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Pinocchio, une marionnette qui voulait devenir
un vrai petit garçon



    Alors que la galerie Daniel Templon fête ses quarante ans, Jim Dine y expose ses Pinocchio, de grands pantins figés dans leur gesticulation. Sculpté grossièrement et barbouillé de peinture, le petit personnage est assez éloigné du dessin animé de Disney. Il est plus proche du travail de Gepetto, lui aussi un artiste qui donne vie à ses visions.


Plusieurs Pinocchio sculptés par Jim Dine
à la galerie Daniel Templon


    Plus tout à fait marionnette mais pas encore enfant de chair, Pinocchio est dans un état intermédiaire comme le morceau de bois sous le ciseau du sculpteur. Pinocchio veut désespérément devenir un vrai petit garçon mais il dépend de son créateur.


Pinocchio aux bras croisés, sculpté par Jim Dine
Hunter’s Moon, 2007. Bois vernis. 234 x 71 x 71 cm


     Les sculptures de bois peint sont grandes, environ 1,90 mètre avec le socle. Habillé d'une courte salopette et d'une chemise à manches courtes, chaussé de lourdes chaussures noires, les mains gantés, les quinze Pinocchio exposés ont des attitudes différentes et des couleurs variables. Quatre visages côte à côte projettent l'ombre de leur long nez sur le mur. La créature de Collodi est un menteur et son nez le trahit.



Pinocchio
4 Faces Cut into a Log, 2007. Bois peint et vernis. 79 cm x 234 cm x 51 cm


    Dans la galerie Templon, l'oeuvre la plus frappante représente Pinocchio entouré d'un loup et d'un chat en bois brûlé: l'enfant innocent mais faible tenté par deux voleurs. C'est la seule sculpture qui illustre directement un chapitre du livre: le renard et le chat volent à l'enfant des pièces d'or qu'il rapporte à son père Geppetto. Plus loin, Pinocchio est mis en scène accroché à un portique métallique, tenant une scie ou sur un tripode. D'autres oeuvres exposées à New-York le montraient monté sur une table ou contemplant une table couverte d'outils (the philosopher).
Dans la piéce adjaçante, sont exposées des gravures colorées retraçant les épreuves du pantin.


Pinocchio entouré du loup et du chat
Two Thieves, One Liar, 2006. Bois peint. 190 x 231 x 121 cm
sculptures de Jim Dine


    L'intérêt, ou l'obsession, de Jim Dine pour la marionnette n'est pas récent. Il a réalisé 39 lithographies colorées à la main, reproduites dans un livre publié chez Steidl en 2006: les aventures de Pinocchio par Carlo Collodi.





Dans la préface Jim Dine écrit:

" Grâce à Carlo Collodi, le vrai créateur de Pinocchio, j'ai pu pendant de longues années vivre à travers le garçon de bois. Sa puissance métaphorique a enrichi mes dessins, peintures et sculptures. "




















Pinocchio sculptés par Jim Dine à la galerie Daniel Templon
You Work Hard All Summer...etc., 2006. Bois vernis, scie, et échaffaudage en métal .
292 x 213 x 155 cm

    Collodi raconte l'histoire d'un petit garçon indiscipliné et menteur qui doit surmonter des épreuves terribles et angoissantes: il est dévalisé, enchaîné comme un chien, transformé en âne avec de grandes oreilles, un monstre marin l'avale! Sa vanité et sa crédulité en font une victime rêvée mais il triomphera des méchants et deviendra un bon petit garçon. Fils de charpentier, comme le christ, Pinocchio connaîtra les épreuves et la rédemption mais, Christ inversé, Pinocchio est puni pour ses mauvaises actions. La fin trop moralisatrice du livre n'enlève rien à l'inventivité du récit. L'histoire destinée aux enfants peut être traumatisante.
     Jim Dine pense à Pinocchio depuis l'âge de six ans. « Soixante-quatre ans est un temps assez long pour connaître quelqu'un mais sa profondeur et ses secrets sont sans fin. Ce livre est pour le garçon. »


Pinocchio sculptés par Jim Dine à la galerie Daniel Templon


    Jim Dine est né en 1935 aux Etats-Unis à Cincinnati dans l’Ohio. Il étudie les Beaux-arts puis se rend à New York où il rencontre Robert Rauschenberg, Claes Oldenburg ou Roy Lichtenstein. Pionnier du happening et du Pop Art, il utilise tous les médias: la peinture, le dessin, la sculpture ou la lithographie. Il est un des plus célèbres artistes américains. Les coeurs et les robes de chambre sont des motifs récurrents dans son oeuvre.


Coeurs de Jim Dine
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Sculptures de Jim Dine exposées à la galerie Daniel Templon:
*   Two Boys Looking, 2006. Bois peint. 200 x 147 x 76 cm
*   Pinocchio Needs Attention, 2006. Bois peint. 294 x 154 x 73 cm
*   Two Thieves, One Liar, 2006. Bois peint. 190 x 231 x 121 cm
*   Pink Wash, 2006. Bois peint et vernis. 226 x 76 x 84 cm
*   Angel Face, 2007. Fusain sur bois vernis. 79 cm x 76 cm x 39 cm
*   2 Guys on Polished Steel, 2007. Bois vernis, métal. 216 cm x 170 cm x 89 cm
*   The Lavander Shirt, 2008. Bois vernis. 223 x 72 x 74 cm
*   Pinocchio (The night sky), 2007. Bois vernis. 196 x 61 x 63 cm
*   The Grey One, 2008. Bois vernis. 189 x 160 x 56 cm
*   4 Faces Cut into a Log, 2007. Bois peint et vernis. 79 cm x 234 cm x 51 cm
*   Living with Black Walnut, 2007. Fusain sur bois vernis. 184 x 102 x 80 cm
*   Stain on his body, Paint on his Face, 2008. Bois vernis. 201 x 74 x 41 cm
You Work Hard All Summer...etc., 2006. Bois vernis, scie, et échaffaudage en métal .
292 x 213 x 155 cm
*   Hunter’s Moon, 2007. Bois vernis. 234 x 71 x 71 cm
*   On the Pylon, 2008. Bois vernis sur base métallique. 264 x 122 x 137 cm
*Guy with big left arm, 2008. Bois vernis. 203 x 46 x 6



“Jim Dine”, galerie Daniel Templon, 30, rue Beaubourg, 75003 Paris.
Du 12 avril au 28 mai.
Tel : 33 (0) 1 42 72 14 10

 www.danieltemplon.com

Catherine-Alice Palagret




Arcimboldo en 3D et cabinet de curiosités


voir
Le cabinet de curiosités d'Aristide Sauveterre I

 
    Héritier d'une partie de la magnifique collection de Joseph Bonnier de la Mosson, Aristide Sauveterre accumule dans son cabinet de curiosités des originaux de grande valeur et des faux flagrants qui ne retiennent pas moins son attention.

Armoires du Cabinet de Curiosités de Bonnier de la Mosson.
Bibliothèque du Muséum national d’histoire naturelle de Paris

    Il y a un trésor que ni Bonnier de la Mosson ni Philibert Sauveterre, son neveu et assistant, ne réussirent jamais à posséder, bien qu'il firent plusieurs voyages à Prague et à Vienne. Le journal de Philibert, dont Aristide possède le journal non publié, témoigne de leur quête obstinée de deux tableaux d'Arcimboldo peint en 1578: “Eve croquant la pomme” et son vis-à-vis, un homme tenant un rouleau de parchemin.


arcimboldo-eve.JPG arcimboldo-eve-h-copie-1.JPG
                          Arcimboldo:
portrait composé de corps nus enlacés d'Eve et de son vis à vis


    Les visages vus de profil sont composés de corps d'hommes et de femme nus enlacés. Eve tient une pomme d'une main, le petit doigt levé, elle s'apprête à croquer le fruit défendu, l'air sereine, inconsciente de la catastrophe qu'elle va déclencher. L'homme brandit un rouleau de parchemin; est-ce un signe d'avertissement, une menace? Cherche-t-il à sauver la pécheresse ou à la perdre? Tient-il tout le savoir dans sa main, le savoir qu'acquérera Eve en croquant la pomme? Le menton d'Eve est composé d'un homme et d'une femme enlacés. Sur le front de l'homme, un petit homme pose la main sur le sein de sa compagne. Ces deux tableaux furent-ils commandés par Rodolphe II pour son cabinet de curiosités, dans une pièce réservée aux amateurs avertis? La tonalité érotique des peintures ne les destinaient sans doute pas à être exposée aux yeux de tous.
   

    Les portraits composés de fleurs, de légumes, de fruits ou d'objets (comme les séries des saisons et des éléments) faisaient la joie de la cour impériale de Vienne. La virtuosité ironique d'Arcimboldo le rendit extrèmemment célèbre en son temps et de nombreuses copies et gravures circulaient dans toute l'Europe. Au dix-huitième siècle, Arcimboldo, si adulé à la Renaissance, était tombé dans l'oubli. Joseph Bonnier de la Mosson découvrit son existence dans un traité du XVIè siècle sur la peinture. L'auteur, Giovanni Paolo Lomazzo, parlait de têtes composées et de grotesques portraits-rébus. Bonnier de la Mosson ne trouva jamais un tableau d'Arcimboldo. Tout ce qu'il dénicha fut une gravure en noir et blanc qui rendait assez mal l'exhubérance et l'inventivité de ces portraits.

    Deux siècles et demi plus tard, Aristide a réalisé le rêve du Baron Bonnier de la Mosson, ou presque. Bien sûr il ne possède pas les tableaux originaux qui se trouvent dans une collection privée suisse. Lors d'une vente aux enchères, il est tombé par hasard sur un lot de caisses en bois provenant d'une école publique qui venait d'être rasée pour faire place à un centre psychiatrique de jour. Etiquetées “Arcimboldo cours élémentaire, 2ème année, 1978”, les caisses contenaient 17 sculptures soigneusement emballées. En plâtre peint, haute d'environ trente centimètres, elles reproduisaient avec plus ou moins d'habilité l'accumulation de fruits et de légumes qui donnait forme aux plus fameux portraits du peintre maniériste. Des bananes, des fraises, des oranges  ainsi que des poireaux, des choux et des champignons en plastique sont incrustés dans le plâtre, donnant aux répliques arcimboldiennes une vivacité du plus gracieux effet. Connaissant l'obsession de Mosson pour les têtes composées, Aristide n'a pu résister à acquérir ces amusants Arcimboldo en 3D. Il les a catalogués sous: Section art modeste n° ACBD 2.

    Le collectionneur du dix-huitième siècle aurait apprécié cette trouvaille insolite. Il ne manquait pas d'humour, lui qui accumulait des objets insolites aux origines incertaines à coté de merveilles de la nature.

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extrait du catalogue raisonné établi par Gersaint en 1744.

inventaire du cabinet de curiosités de Bonnier de la Mosson

 

Catherine-Alice Palagret


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Clara Clara et les promeneurs


voir le début: Serra aux Tuileries I

    Rien de moins fragile que Clara Clara, la monumentale sculpture minimaliste de Richard Serra. Installée dans le fer à cheval du jardin des Tuileries, longue de trente-six mètres sur 3,4 mètres de haut, ses deux murs d'acier incurvés semblent solidement posés.


Clara Clara, sculpture de Richard Serra,
vue à travers les grilles du jardin des Tuileries


    Pourtant à voir les promeneurs donner des coups de pied ou pousser contre les murs, on espère que la parenthèse rouillée est bien en équilibre et ne risque pas de nous tomber dessus. Venant de la place de la Concorde et allant vers le jardin ou inversement, d'autres promeneurs insouciants passent au milieu, ne s'interrogeant même pas sur la présence de cet édifice devant le jardin.


Clara Clara, sculpture de Richard Serra, au jardin des Tuileries


    D'autres grommellent ou protestent vaguement devant cette oeuvre d'art radicale. On évite le "mon fils de cinq ans fait aussi bien" qu'attirent encore les oeuvres abstraites car il faudrait un bambin gargantuesque pour manipuler des pièces aussi énormes. Les amateurs se contentent d'admirer et de tourner autour de la sculpture tandis que certains badauds, confrontés à cette chose étrange, ne peuvent s'empêcher de la dégrader. Ils apposent l'empreinte de leur pied ou de leur main avec la poussière du sol. Les empreintes de main sont une des formes les plus primitives de l'art. On en trouve dans les cavernes préhistoriques. Les promeneurs, face à cette minéralité brutale, se sentent-ils ramenés à l'âge de pierre? Ou font-ils seulement les malins pour divertir leur famille ou leurs amis?


Clara Clara, sculpture de Richard Serra, au jardin des Tuileries
Dégradation avec empreintes de main et de pied


    Exposées dans un musée, les oeuvres d'art sont protégées par le respect que les visiteurs éprouvent pour l'institution. Les rares dégradations sont le fait de quelques illuminés. En plein air les oeuvres sont à la merci de tous et ne bénéficient pas de la révérence des amateurs d'art. Comme ils gravent leur nom dans l'écorce des arbres ou griffonnent les murs des monuments, les promeneurs aiment marquer leur passage.


Clara Clara, sculpture de Richard Serra, au jardin des Tuileries


Photos Catherine-Alice Palagret



SCULPTURES DE SABLE EPHEMERES


    Quoi de plus banal qu'un château de sable sur une plage! D'une pelle et d'un seau, les enfants s'amusent à construire d'improbables forteresses aux multiples tourelles. Le sable humide est modelé, tassé, lissé. Il faut l'arroser pour qu'il ne sèche pas trop vite. La marée montante envahit les douves. A peine terminé, le château est détruit par les vagues et bientôt il ne reste que des ruines amollies ou rien du tout, selon la marée.


deux petites sculptures de sable réalisées par Toni Thoneick à La Grande Motte


    Nostalgiques de l'enfance, des adultes continuent à jouer avec le sable mais ils ne se limitent plus aux châteaux. Devenus professionnels, les sculpteurs s'affrontent dans de multiples concours aux thémes imposés. Ils font le tour des plages en France au Touquet, au Cap d'Agde; en Angleterre à Brighton; en Hollande, en Australie, aux Etats-Unis et même en Chine.


Sculpture de sable. Personnage du "Seigneur des anneaux"?
au concours de Brighton.
Photo
markbarkly sur Flickr


    Plus proche de l'attraction touristique que du Land Art ou de l'art éphémère, les sculptures de sable sont ambitieuses par leur taille, leur minutie et leur complexité. Réalistes avant tout, elles reproduisent les sept merveilles du monde, des monuments célèbres, ausssi bien les pyramides que la basilique Saint-Pierre de Rome. on voit le portrait des stars du moment, des personnages de bande dessinées, des animaux mythiques. Les artistes illustrent les Fables de La Fontaine ou les aventures d'Astérix. On voit aussi de grandes compositions dignes des parcs d'attraction avec des manoirs hantés, des pirates ou des trolls. Le thème peut être personnel mais le style reste appliqué et lisse, consensuel, cherchant à plaire au plus grand nombre.
    Le t
rompe-l'oeil est une valeur sûre. Un sénateur romain sortant d'une muraille de sable éclaté a toujours du succès comme les dessins à la craie sur le trottoir de Julian Beever. Ses anamorphoses, elles aussi éphémères, simulent sur le sol des trous ou des crevasses que les passants évitent!


Sculpture de sable en trompe-l'oeil au concours de Brighton en 2006.
Photo markbarky sur Flickr


    Le but est d'impressionner le visiteur par une grande virtuosité technique et une simplicité de moyen: du sable, de l'eau, des mains et des outils communs.


Toutankhamon veillant sur la plage.
Sculpture de sable  de Toni Thoneick


    En 2007 le concours du Touquet, sur la côte d'Opale, avait pour thème la magie de l'Égypte. On pouvait y voir d'impressionnantes sculptures géantes représentant  les colosses de Memnon, les dieux Horus et Annubis, Ramsès II et Toutankhamon. Les pyramides d'Egypte était un symbole d'immortalité pour les pharaons et un symbole de la longue durée pour les occidentaux. Bonaparte avant la bataille des pyramides s'écria: ""Soldats ! Du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent". Choisir une civilisation vieille de quarante mille ans comme thème pour des oeuvres qui partiront au vent est assez amusant.
    Cette année, le thème du concours du Touquet est le safari. On verra, selon les organisateurs, « des scènes représentant la faune et de la flore africaine ainsi que la vie quotidienne des tribus : la chasse, la pêche, les rites initiatiques, la danse des guerriers sans oublier les masques et les arts africains. »


Sculpture de sable en Hollande: la belle au bois dormant.
Photo:
Ron Layters surFlickr


    Le sable est un matériau paradoxal: il glisse entre les doigts, il est malléable, la pluie le creuse et le vent le disperse. Il évoque la fuite du temps et la fragilité des choses. Pourtant une fois tassé il devient très résistant. Quiconque a dormi sur une plage sait que le sable peut être aussi dur que du béton. Pour édifier ces gigantesques sculptures il faut un sable spécial. Celui qu'utilise les enfants est rond, érodé par la marée depuis des siècles. Il tient mal en hauteur et s'écroule vite. Il faut un sable avec des aspérités, qui accroche, permettant d'atteindre plusieurs mètres de hauteur: le record serait de dix-sept mètres ving-huit en Hollande!
    Le sable nécesssaire aux compétitions vient de carrière ou de rivière et est livré par camion sur la plage. Les sculpteurs travaillent plusieurs semaines pour achever leur chef-d'oeuvre. Une fois compacté et lissé, une croûte de sable et de sel se forme. Elle protège la sculpture de sable qui peut résister à la pluie et au vent plusieurs mois, selon la qualité du matériau. Le sable de plage, lui, ne résiste qu'une dizaine de jours.



 
Sculpture de sable en Hollande. Il s'agirait de la plus haute sculpture de sable (17,28 mètres) réalisée.



    Pour se préparer aux concours, les sculpteurs participent à des animations de plage avec des sculptures plus petites.


Toutankhamon, sculpture de sable compactée par Toni Thoneick


    Art populaire éphémère, mais non modeste, les sculptures de sable sont transitoires. Comme les sculptures sur glace, les défilés de baudruches géantes ou les dessins à la craie sur le trottoir, elles ne résistent ni aux intempéries ni au temps qui passe. A la fin de la saison, les ruines de sable sont nivelées pour laisser la place aux prochaines créations. Seules des photos et des vidéos témoignent de leur existence fugace.

Voir les Fables de La Fontaine au concours de Hardelot en 2001

    Il existe à San Diego une variante aux sages concours de sculptures de sable: “Sand Blasters
The Extreme Sand Sculpting Championship”: comme des enfants impatients qui démolissent leur château de sable à coup de pied si la marée est trop lente, les organisateurs de ce championnat californien explosent des constructions choisies au hasard. Il s'agit de finir la compétition avant que son oeuvre soit détruite par les sandblasters, des pyrotechniciens venus de Hollywood!






voir l'art religieux éphémère du culte de
Saraswati



Mai 2008                                                                     Catherine-Alice Palagret


Les paillettes d'or du café


    Après la publicité pour le café Lavazza
, voici la pub de La maison du Café pour « l'or noir sublime ».
    Au contraire de Lavazza qui joue la perversité avec une Marie-Antoinette délurée, l'Or noir joue la séduction avec une mystérieuse inconnue.


Affiche pour le café "l'or noir" dans les couloirs du métro

    Une belle femme noire (maquillée en noire ?) regarde le passant. On ne voit que le haut de son buste. Elle a de l'or dans les yeux, son corps et son visage sont parsemés de paillettes dorées. Seule une tasse dorée posée en équilibre sur son épaule présente le café.


Affiche pour le café "l'or noir"  avec des diodes scintillantes. Sur un abri-bus


    La charte graphique est réduite au noir et à l'or, au contraire du foisonnement coloré de la pub Lavazza. Sur les abri-bus, certaines affiches sont incrustées de diodes scintillantes dorées. On dirait une publicité pour un parfum. Le café, produit de consommation banal, devient un produit de luxe. Le slogan est: « Goutez au sublime ». Il aurait pu être: "Luxe, calme et volupté" car le visuel est une invitation au voyage.

    La vidéo reprend les mêmes codes. Sur le concerto pour Piano n°23 de Mozart, la jeune femme bouge lentement, avec sensualité. Une approche très classique qui associe la sensualité du modèle à la sensualité, supposée, du produit. Le désir pour la femme doit créer du désir pour le café. Est-ce que ça marche vraiment? Les publicitaires le croient puisque de nombreuses publicités télévisées associent régulièrement un produit avec une femme, soit mystérieuse, soit dominatrice.
    Nespresso a choisi un homme pour vanter la force et le charme de ses dosettes de café.
En se moquant de son image de séducteur, George Clooney assure la notoriété de la marque qui vend le café au poids de l'or.


Affiche pour le café "l'or noir"





Catherine-Alice Palagret

Les processions de Saraswati à Bénarès



    En Inde, le culte de la déesse Saraswati, épouse de Brahma et soeur de Ganesh, donne lieu à une grande fête annuelle. Au début du printemps, les écoliers et les étudiants hindous célèbrent la déesse de la sagesse, de la connaissance, de la musique et des arts.


Un autel dans la rue de la déesse hindou Saraswati.
A ses pieds, un cygne blanc.


    Après le festival de Durga en octobre à Calcutta (Kolkata), de nombreux artisans sculpteurs de Kumartuli voyagent dans toute l'Inde pour fabriquer des statues de Saraswati en paille et en argile. Saraswati, le visage et les mains peintes, est richement parée de tissus brillants, de joyaux, de perles et de colliers de fleurs oranges. Les statues sont exposées plusieurs jours sur des autels provisoires dans la rue avant d'être immergées dans une rivière ou un fleuve. Comme Ganesh à Bombay ou Durga à Calcutta, les effigies de Saraswati ne durent que le temps de la fête.

    Au sein de l'école, les jeunes gens se cotisent pour acheter une statue de leur protectrice ou ils la fabriquent eux-mêmes. Des plus modestes portées par deux écoliers aux plus ambitieuses trônant sur des charriots, les idoles font le tour du quartier sous l'oeil approbateur des hindous.


Un autel portatif de la déesse hindou Saraswati


    A Bénarès (Varanasi), fin février, des  processions d'écoliers et d'écolières en uniforme, descendent les marches des ghats vers le Gange, portant de petites idoles à deux ou quatre bras. Escorté de professeurs et de parents, le groupe monte dans une barque et s'éloigne de la rive.


Ecoliers portant une statue de la déesse hindou Saraswati.
Ghat de Bénares.


    Les enfants psalmodient des mantras en l'honneur de la déesse Saraswati.

« O déesse Saraswati
à la peau aussi claire que la lune couleur de jasmin
à la blanche guirlande de goutte de rosée
au radieux et pure manteau blanc
aux bras magnifiques tenant le veena
au trône de lotus blanc
entourée et respectée des dieux, O déesse Saraswati, protège moi
Puisse tu me délivrer de ma paresse et de mon ignorance » 1

 
la déesse hindou Saraswati avec des écoliers
sur le Gange à Bénares.


  Une fois les mantras et les prières récitées, les enfants immergent la statue dans le fleuve sacré et la regardent s'éloigner avec espoir. Qu'elle puisse leur apporter la réussite aux examens! En Inde, où de nombreux enfants ne vont pas à l'école, l'éducation est très valorisée. Pour les parents, les études, souvent payantes, sont essentielles pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants.


Statue de la déesse hindou Saraswati dérivant dans le Gange à Bénarès.


    A la nuit tombée, les lycéens commencent leurs processions alors que les lycéennes restent sagement à la maison. Les adolescents sont beaucoup moins recueillis que les écoliers. Posée sur un charriot, parfois un camion, la déesse Saraswati est assise sur un lotus blanc, symbole de pureté. Un cygne est à ses cotés et ses quatre bras semblent bénir la foule. Elle tient un livre dans une main et joue de la vina, un instrument à cordes, de l'autre. Un deuxième charriot suit, trimbalant une sono assourdissante faite d'un empilement de haut-parleurs hétéroclites. Un troisième charriot porte le groupe électrogène, le tout relié par un grand enchevêtrement de câbles. Les jeunes gens, aidés de gamins et d'hommes qui se mêlent à la fête, poussent et tirent les charriots. Ils avancent difficilement sur le sol inégal. Les cahots font vaciller la statue et le mur de haut-parleurs. Cris de panique, rires, ordres contradictoires, c'est une grande pagaille. La statue retrouve enfin son assise et la procession continue jusqu'au prochain obstacle. Armés de fourche, des lycéens soulèvent les nombreux fils électriques qui relient les maisons. Les convois passent juste dessous. Les torchères encadrant une statue risquent de mettre le feu aux banderoles de la rue et les spectateurs retiennent leur souffle. Quand une vache passe, insensible au bruit et à l'agitation, la procession s'arrête. Si la vache reste au milieu du chemin, on la pousse doucement, et la déesse peut continuer son voyage.


Char de la déesse hindou Saraswati,
accompagnée de Shiva, Vishnou et
Brahma.
Procession de nuit à Bénarès.


    Traditionnellement la célébration de Saraswati est une fête religieuse d'une grande ferveur. Des chants sacrés devraient accompagner la procession et c'est sans doute le cas dans beaucoup de village. Ici à Bénarès, les chants religieux sont noyés dans une musique profane tonitruante. Les jeunes gens dansent sur les tubes disco des derniers films à la mode. Le visage et les cheveux saupoudrés de rouge, le front ceint d'un bandeau rouge ou orange, ils se déhanchent avec enthousiasme, s'inspirant des chorégraphies de Bollywood. L'alcool circule un peu, il y a des bagarres et les policiers armés de bâton isolent les plus énervés. Un groupe de femmes âgées regarde ce déchaînement avec désapprobation: « Ce n'était pas comme ça autrefois, » disent-elles, comme chaque année sans doute.


Jeune hindou au visage poudré de rouge s'occupant de la musique à
la fête de
Saraswati, la déesse de la connaissance.

    Dans la nuit mal éclairée, des dizaines de statues de Saraswati se succèdent pendant des heures, en direction du fleuve sacré. Parfois Saraswati n'a que deux bras, parfois le cygne est absent. Les attributs de la déesse, comme tous ceux des dieux du panthéon hindou, sont très codifiés mais le manque de moyen et l'imagination populaire aboutissent à des représentations plus ou moins fidèles. Les chars les plus ambitieux entourent Saraswati d'autre dieux: Brahma son époux, ou Ganesh son frère le plus souvent mais aussi Vishnou et Shiva.


la déesse Saraswati portée par les lycéens et les étudiants hindous


    Les jeunes hommes et leurs charriots, convergent vers le Gange. Ils soulèvent la statue et descendent les marches jusqu'au fleuve. Au milieu des cris de crainte et d'encouragement, Saraswati, qui peut mesurer deux mètres de haut, arrive enfin près d'une barque. Quelques lycéens embarquent avec l'idole. Ceux restés sur la rive dansent toujours sur la musique obsédante. Dans l'obscurité, le rameur s'éloigne peu à peu du ghat et les adolescents déposent Saraswati dans le fleuve. La déesse flotte sur l'eau entourée de dizaines de petites bougies. Laissant la place à un autre groupe, les garçons débarquent, un peu dégrisés, heureux d'avoir accompli le rite qui leur assurera le succès dans leurs études.
    Les processions s'étalent sur au moins trois jours, trois jours de vacarme et de joie. Les projecteurs aveuglants qui trouent l'obscurité, la pulsation de la musique, les cris et les danses, la bousculade de la foule: tout cela crée un climat magique qui ravit les participants.
    Le lendemain on retrouve des idoles disloquées sous la proue des bateaux ou échouées sur les marches des ghats. Elles sont éphémères. Une fois leur fonction remplie, elles se délitent dans le fleuve sans que personne, à part les touristes, n'y prête attention.

Colliers de fleurs de la déesse Saraswati
échoués sur les marches d'un ghat à Bénarès.


    Basant Panchami est dédié à la déesse. Ce jour là, de jeunes enfants commencent l'apprentissage de la lecture et du calcul dans une cérémonie appelée  "Khalli Chuai" . Les parents aident leurs enfants à écrire « om » le diphtongue sacré qui symbolise Brahma. Ce jour est favorable pour commencer l'étude des trois R: reading (lecture), writing (écriture) et arithmetics. La croyance populaire hindou veut que les enfants qui commencent à étudier ce jour là recevront de la déesse des dons spéciaux. (2)

    Les grands dieux du panthéon hindouiste comme Shiva, Vishnou, Kali ou Ganesh ont de nombreux temples où les fidèles vont prier. Saraswati, au contraire, est peu présente dans les temples mais un culte lui est rendu dans les maisons particulières hindous. Son icône est posée sur un petit autel, entourée de modestes offrandes.

    Le style exhubérant des idoles indiennes est très kitsch pour un regard européen. La profusion de bijoux, dorures et fleurs n'est pas sans rappeler cependant
certaines saintes espagnoles ou mexicaines que les catholiques adorent avec autant de ferveur que les hindous adorent leurs déesses à quatre ou dix bras.

Catherine-Alice Palagret

1- in L'hindouisme
2- in Birthday of the goddess of wisdom








Le socle vide de Charles Fourier



    Une cabine de verre posée sur un socle de pierre, voilà le drôle de spectacle qui s'offre à la vue des passants, place de Clichy.

socle en pierre de la statue de Charles Fourier, surmonté d'une cabine de verre. Place de Clichy

   
    Resté vide depuis maintenant soixante-sept ans ce socle était celui de la statue en bronze de Charles Fourier (1772- 1837), l'utopiste socialiste, le théoricien des phalanstères. La statue fut installée en 1899.




Statue de Charles Fourier.
Carte postale.

On lit sur le socle:

" CHARLES FOURIER
RÉVÉLATEUR DES LOIS DE L’HARMONIE UNIVERSELLE PAR L’ASSOCIATION INTÉGRALE

1772 -1837"












   
Les statues de bronze sont les premières victimes en cas de conflit. Déjà en 1792, les révolutionnaires fondirent les statues royales pour en faire des canons. La statue de Charles Fourier subit le même sort en 1941 ainsi que Camille Desmoulins, Voltaire, Zola, Jean-Jacques Rousseau, Claude Bernard et Charcot et bien d'autres, afin de contribuer à l'effort de guerre nazi.
   
    Après la guerre, beaucoup de statues disparues de la place publique ont été remplacées. Place de Clichy, le Général Moncey trône au centre de la place alors que ses exploits sont bien oubliés. Charles Fourier l'utopiste est toujours absent. Dérange-t-il encore, est-il encore trop subversif pour revenir malgré les nombreuses demandes faites au Conseil de Paris?

    Une première tentative de ré-installation de Charles Fourier eu lieu en mars 1969. Un petit groupe situationniste posa une réplique de la statue en plâtre, couleur bronze, sur le socle vide. Une plaque indiquait «En hommage à Charles Fourier, les barricadiers de la rue Gay-Lussac». L'utopiste fut enlevé quelques jours après sur ordre de la préfecture.


"Embrèvement numéro 3, Installation illicite d'oeuvre en milieu urbain"
socle en pierre de la statue de Charles Fourier, surmonté d'une cabine de verre. Place de Clichy



    Deuxième tentative en avril 2007, trente-huit ans après les Situationnistes. Le « collectif aéroporté » installe non une statue mais une cabine vide qui ne fait que souligner l'absence de Charles Fourier.
    Le collectif déclare:

« ...A l'aube, nous avons chargé sur un camion plateau à l'aide d'une grue, une sculpture d'une tonne deux et cinq mètres de haut - Verre feuilleté et acier inoxydable.
Nous précaires, du collectif Aéroporté, avons érigé aujourd'hui cette sculpture sur le socle en pierre de Charles Fourier.
......
 Les Embrèvements ont pour fonction de déjouer les règles d'apparition institutionelles consacrées par les musées, galeries et autres lieux. Cette action tente de faire passer un objet hors site, au rang d'oeuvre publique. Nous cultivons les paysages.»

La cabine transparente de la Place Clichy nous dit peut-être, comme Duchamp l'a démontré avec son urinoir, que n'importe quoi posé sur un socle devient une oeuvre d'art. Ou qu'il n'y a plus personne à honorer.

    La cabine de verre est là depuis un an.





Sur le socle, la dédicace à Charles Fourier est presque effacée.

Dernièrement, un pochoir représentant Serge Gainsbourg et Jane Birkin vient rappeler, coïncidence ou intention, que Charles Fourier a beaucoup parlé d'amour.





        Socle en pierre de la statue de Charles Fourier. La dédicace est presque  effacée. Pochoir représentant Serge Gainsbourg et Jane Birkin. Je t'aime, moi non plus?



 







   
    Un escalier monte à la cabine de verre, invitant les passants à prendre la pose. Ils s'entassent dedans, rejouant la scène des Marx Brothers dans « Une nuit à l'Opéra », où des dizaines de passagers entrent dans une minuscule cabine de bateau. Ici les jeunes gens s'écrasent contre les paro
is de verre.

    Aujourd'hui, l'escalier est interdit pour des raisons de sécurité.






    A quoi servent les statues publiques?

- A honorer des citoyens remarquables dont « l'exemple élèvera l'âme du peuple » comme le proclamait le député Bienaimé à la Convention de 1794 (1).
-  A rappeler au passant que des « hommes illustres » et des femmes, ont accompli de grandes choses au service du bien public. Les guerres sont propices au culte des héros et beaucoup de militaires ont eu cet honneur. La statuaire parisienne a toujours célébré, en plus des soldats, des philosophes, des poètes, des savants. Les allégories étaient aussi très appréciées: la République, la Nation, l'Europe etc...
-
Les statues servent aux manifestations politiques. Les défilés républicains ou syndicaux vont de la Nation à la République. Le Front National se réunit autour de la statue dorée de Jeanne d'Arc, place des pyramides.
 - Les statues sont des lieux de rendez-vous, elles ornent la ville et font l'éducation artistique du public.

    Depuis la remise en question de l'art figuratif par les cubistes au début du vingtième siècle, l'art réaliste, et souvent pompier, qui glorifie les hommes valeureux et les beaux sentiments est contesté. On peut admirer la maîtrise technique des artistes et se méfier de leur enthousiasme pour les vertus civiques. Trop politiquement correct! A l'heure du désenchantement, rendre hommage aux grands hommes est un peu désuet, comme la légion d'honneur ou l'élection à l'Académie Française.


cabine transparente de la Place Clichy sur le socle de Charles Fourier

    L'installation des statues ne va pas de soi. Il y a des cabales et des scandales. Soit le personnage choisi ne fait l'unanimité, soit l'emplacement ne convient pas, soit l'oeuvre coûte trop cher et les finances publiques sont dilapidées.
    Souvent le style choque. En son temps le Balzac de Rodin fut mal accueilli. Au vingtième siècle, Rimbaud l'homme aux semelles de vent d'Ipousteguy, boulevard Victor Hugo, n'a pas convaincu. Le Centaure, hommage à Picasso, de César suscite toujours les ricannements.
    La non-installation des statues est aussi un problème. L'absence de Charles Fourier  est criante. Une
pétition demande une statue du Général métisse Alexandre Dumas, père de l'auteur des Trois Mousquetaires.

    Les nouvelles statues figuratives à Paris sont rares; Churchill (1998) et De Gaulle (2000) près du Grand Palais, Thomas Jefferson face au musée d'Orsay, toutes trois réalisées par Jean Cardot. La statue de François Mitterrand est à Lille depuis 1998, une oeuvre de François Cacheux.

    La ville de Paris recense environ 700 statues. Elles sont un livre d'histoire à ciel ouvert et font partie du paysage parisien. Que serait la rue des écoles sans Montaigne, le carrefour de l'Odéon sans Danton, le Pont-Neuf sans Henri IV.

    Sans revenir à la prolifération du dix-neuvième siècle où le pire côtoyait le meilleur, certaines oeuvres stockées au dépôt des sculptures de la Ville de Paris mériteraient de revenir sur la place publique. Espérons le prochain retour de Charles Fourier sur son socle. Le moule existe-t-il encore ou y-a-t-il un moulage quelque part?
Les socles vides sont tristes.
    Demandons aussi le retour d'Alfred de Musset, exilé au parc Monceau, devant la Comédie Française qu'il n'aurait jamais dû quitter.

1-
in L'esthétique de la rue Colloque d'Amiens L'Harmattan 1998


Catherine-Alice Palagret





 Des sculptures, des fossiles
et
des faux ...


       
    Depuis que Louise Bourgeois expose Maman, son araignée géante, dans le jardin des Tuileries, les araignées du cabinet de curiosités d'Aristide Sauveterre attirent les curieux.

Araignée géante de Louise Bourgeois aux Tuileries devant le Louvre

    Dans le jardin du collectionneur trois inquiétantes araignées géantes s'affrontent en un combat immobile. Aristide dit les avoir acquises sur photo auprès de Dimitri Sergueï Kalnikov, un paléontologue amateur d'Oulan-Bator, en Mongolie. Non sans ironie, Aristide les a baptisées Euphrosyne, Thalie et Aglaé, les Trois Grâces, car pour lui ces silhouettes de cauchemar sont la personnification de l'allégresse, de l'abondance et de la beauté.
    Examinée de près, Euphrosyne laisse voir à travers sa carapace déchirée un squelette! Surprenant car les araignées n'ont pas de squelette! Il s'agit peut-être d'une consolidation, un fossile de cette taille étant très fragile. L'armature est en bois entouré de corde. L'enveloppe, quant à elle, est en cuir bourré de boue et de paille séchées. Il est évident qu'il ne s'agit pas de vraies arachnides dessèchées mais d'habiles reconstitutions. Admettant la supercherie, Aristide ne s'en émeut guère. Un cabinet de curiosités contient aussi bien d'authentiques pièces rares que des faux notoires. Pour le collectionneur, ces oeuvres fabriquées par un artisan anonyme et génial valent bien de vrais fossiles. Fabriquées avec des matières pauvres, cuir de yak, bois, chanvre et pigments naturels, elles datent selon lui des années vingt. S'agit-il d'une oeuvre d'art? Non, l'intention de l'artisan était de fabriquer des fossiles qu'il pourrait vendre aux amateurs crédules. Le faussaire a-t-il vraiment floué quelqu'un? Sur photos peut-être. Peu importe, même fausses, les araignées fossiles sont assez impressionnantes pour plaire aux collectionneurs.


    Il y a trente ans, les Trois Grâces d'Aristide Sauveterre ont fait la une des journaux quand il les a montées dans son jardin mais depuis plus personne ne s'y intéressait à part le Maire. Sa phobie des araignées est telle qu'il harcelait Aristide pour qu'il les enlève ou du moins les cache derrière une bâche.
- Vous voyez trop de film d'horreur, se défendait le collectionneur. Comme si une araignée allait renaître, poursuivre les villageois, attraper une frêle jeune fille et la tenant délicatement entre ses pattes chitineuses lui arracher voluptueusement la tête!

- Elles font peur aux enfants, assurait le Maire!
- Elles font plutôt peur aux adultes, répliquait Aristide. Les enfants sont fascinés par ces insectes géants: ils se perchent sur le mur pour mieux les voir. Qui sait si un enfant du village ne deviendra pas un entomologue ou un paléontologue célèbre à cause d'elles.

    Maintenant que les araignées géantes sont à la mode, le Maire voudrait mettre leur photo dans la brochure touristique de la ville. Aristide refuse, il craint les hordes de touristes.  Qu'ils se contentent de l'araignée des Tuileries! Il soupçonne d'ailleurs la plasticienne Louise Bourgeois de s'être inspiré de ses Trois Grâces. Ne voit-elle pas, elle aussi, une figure féminine dans son monstre à huit pattes?




Autre coïncidence, Maman n'est pas loin des Trois Grâces d'Aristide Maillol, des grâces plus charnues que les Eu
phrosyne, Thalie et Aglaé du cabinet de curiosités.




Les Trois Grâces. Groupe en bronze d'Aristide Maillol devant le Louvre.


    Le cabinet de curiosités d'Aristide Sauveterre contient d'autres fossiles, pas plus authentiques que ses araignées monumentales. Au moins, ils tiennent à l'intérieur du cabinet de curiosités.
Il s'agit de minuscules squelettes de dinosaures, des faux du dix-neuvième siècle soigneusement fabriqués à partir d'os de tuco-tuco par un taxidermiste bolivien en exil à Paris. Aristide a acheté  ces petits animaux dans une boutique de livres anciens il y a trente ans.



    Alors qu'il préparait Jurassic Park I, un assistant de Steven Spielberg, ayant entendu parler de ces dinosaures minuscules, est venu prendre des photos de l'ensemble.



Un dinosaure animé à Jurassic Park. Photo:
TheCx




Aristide n'a pas vu le film mais il ne serait pas surpris d'y trouver des créatures inspirées de sa collection.





T-Rex de Jurassix Park. Photo: wallyg


    Minuscules ou géants, vrais ou faux, les fossiles d'Aristide Sauveterre s'intègrent parfaitement à sa collection de naturalia.

Catherine-Alice Palagret





INSTALLATION D'UNE SCULPTURE DE RICHARD SERRA A PARIS


    Dans les jardins des Tuileries, côté Concorde, une grue soulève une énorme tôle d'acier rouillé qui vient s'ajuster à une autre posée sur la tranche. Un soudeur les raccorde sous l'oeil attentif des promeneurs. Un grand morceau attend sur le sol. Les ouvriers s'activent pour monter une monumentale sculpture de Richard Serra longue de 36 mètres sur 3,40 de haut.


Installation de Clara-Clara, sculpture de Richard Serra dans le jardin des Tuileries à Paris.


    La sculpture Clara-Clara, du nom de la femme de l’artiste, est formée de deux parenthèses inversées qui se tournent le dos et ne se touchent pas, ménageant un chemin pour le promeneur qui peut aller de la place de la Concorde au jardin.

Installation de Clara-Clara, sculpture de Richard Serra.
Jardin des Tuileries à Paris.
Au fond l'obélique de la Concorde.


    Légèrement inclinées, jouant de leur stabilité réelle et de leur instabilité visuelle, de leur poids écrasant, les murailles dominent le passant, l'intimident. Puissantes, protectrices et menaçantes, elles interrogent les notions d'équilibre, de gravité et d'espace. Alors que dans la sculpture classique le spectateur tourne autour de l'oeuvre et peut l'appréhender entièrement, ici il se promène au milieu de l'oeuvre, à l'intérieur, et n'en a pas une vue d'ensemble sinon en trouvant un poste d'observation en hauteur.

     "Le spectateur devient conscient de lui-même. En bougeant la sculpture change. La contraction et l'expansion de la  sculpture résulte du mouvement. Pas à pas, la perception non seulement de la  sculpture mais de l'environnement tout entier change." disait Richard Serra à propos de Tilted arc. Une analyse qui s'applique à toutes ses oeuvres et à toutes les oeuvres in situ comme celles de Daniel Buren.


Installation de Clara-Clara, sculpture de Richard Serra. Jardin des Tuileries à Paris.

    Posée dans le « fer à cheval », Clara-Clara réinvente radicalement l’entrée du jardin dessinée par Le Nôtre. Ses deux feuilles d'acier courbées s'harmonisent aux deux rampes qui mènent aux terrasses du jardin. Le canyon métallique, large côté Concorde, s'étrécit au centre avant de s'élargir de nouveau vers le jardin permettant d'apprécier la rigueur classique du jardin à la française et de son bassin. La sculpture s’inscrit puissamment dans l'axe royal qui va du Louvre à l’Arc de Triomphe, prolongé aujourd'hui jusqu'à l'arche de la Défense et aux jardins de Nanterre.

    L'installation de la sculpture précède l'exposition Monumenta 2008 qui présentera au Grand Palais « Promenade », cinq pièces inédites de Richard Serra, du 7 mai au 15 juin 2008.
D’une hauteur de 60 mètres et d’une superficie de 13 500 m2, la nef accueillera facilement sous sa verrière aux nervures métalliques les gigantesques sculptures, hautes d'une vingtaine de mètres, conçues spécifiquement pour ce lieu magique.
    Actuellement en construction dans les ateliers de l'usine Industeel, du groupe ArcelorMittal, à Châteauneuf, les oeuvres arriveront à Paris en convoi exceptionnel. La couleur rouille des pièces est obtenue grâce à un enduit soigneusement contrôlé.

    Conçue en 1983 pour le jardin des Tuileries, Clara-Clara, jugée trop encombrante, avait été démontée et stockée par la Ville de Paris. On ne sait toujours pas où l'oeuvre sera définitivement installée à la fin de Monumenta. Difficile de trouver un lieu idéal pour cette énorme sculpture.
 
Installation de Clara-Clara, sculpture de Richard Serra.
Jardin des Tuileries à Paris.
Vue vers la place de la Concorde.

    La confrontation de l'art contemporain monumental et des jardins classiques, au centre du Paris historique, est stimulante mais controversée. Certains n'aiment pas qu'on « défigure » les lieux classés et l'oeuvre de Richard Serra ne leur plaira pas. Pas plus que la gigantesque araignée de Louise Bourgeois, à l'autre bout du jardin, qui se mesure aux façades classiques du Louvre. D'un coté une oeuvre abstraite, minimaliste, d'une grande rigueur qui ne renvoie qu'à sa beauté plastique, de l'autre une oeuvre baroque qui renvoie aux cauchemars et à l'arachnophobie. Le jardin de sculptures des Tuileries est de plus en plus intéressant.



Le Bon Samaritain de François-Léon Sicard
et
Maman, l'araignée géante de Louise Bourgeois,
dans le jardin des Tuileries à Paris


 
     Le désaveu populaire des oeuvres abstraites dans l'espace public et les cabales qui suivent aboutissent parfois à la destruction. En 1981 « Tilted arc », commandée à Richard Serra sur fonds publics, fit beaucoup de bruit. La  pièce de 36,5 mètres de long sur 3,6 mètres de haut fut installée sur Federal Plazza à New-York, dans le bas-Manhattan. Elle coupait la place en deux au grand mécontentement des employés de bureaux alentour qui ne pouvaient plus circuler facilement.

    Après une campagne de protestation des usagers de la place contre "Tilted arc" et des mois de bataille juridique, malgré les protestations de nombreux plasticiens dont Claes Oldenburg et Frank Stella soutenant Serra, un jugement ordonna l'enlèvement de la sculpture (1). En 1989, de nuit, la sculpture fut découpée en morceaux et envoyée chez un ferrailleur. Richard Serra avait prévenu qu'il s'opposerait à la réinstallation de l'oeuvre dans un autre lieu; "Tilted arc" était conçu pour un lieu précis et ne pouvait exister ailleurs.

    Né en 1939 en Californie, Richard Serra est un des artistes majeurs de l'art minimaliste américain. Il connait bien Paris pour y avoir vécu et étudié en 1965. En 1983 il exposait au Centre Pompidou.

    « Ce retour à Paris représente beaucoup pour moi » a-t-il déclaré.


    
 Intersection II. Exposé au Moma à New-York. Photo: wallig


   
           Wake. Exposé à Seattle. Photo: jbrownell

    









Fulcrum. Installé à Londres devant la gare de Liverpool  
Photo:
firemantim 








    Les monumentales oeuvres de Richard Serra sont régulièrement exposées dans les grands musées américains et européens.


 

Video: Richard Serra commente "Band" une des oeuvres de l'exposition "Forty years" au MOMA de New-York en 2007.




Texte et photos non attribuées: Catherine-Alice-Palagret


Source:
(1) The destruction of Tilted arc. Documents publiés par
Clara Weyergraf-Serra and Martha Buskirk en 1990.


Voir:
Serra aux Tuileries II




Voir la fabrication de "Promenade" dans les usines Industeel à Châteauneuf sous l'oeil de Richard Serra:
Work in progress
Monumenta 2008 - 20-04-2008








UN MONSTRE DANS LES JARDINS DE LE NOTRE



    « Maman » l'araignée géante, oeuvre emblématique de Louise Bourgeois, est actuellement dans le jardin des Tuileries entourée de sculptures françaises classiques, non loin des femmes aux formes rebondies d'Aristide Maillol.
Oeuvre d'art contemporain, l'arachnide monumental se confronte aux bâtiments  historiques du Louvre.



Maman (1999), araignée géante de Louise Bourgeois aux Tuileries
Collection particulière Cheim & Read, New-York


    Les araignées sont souvent un objet de répulsion. Mygales velues ou minuscules bêtes rouges, elles suscitent sinon la panique du moins le malaise. Les prédatrices géantes qui hantent
les bandes-dessinées et le cinéma fascinent et affolent les pauvres humains qui ne peuvent que fuir pour mieux s'engluer dans leur toile mortelle. De nombreux films exploitent l'effroi des pbraves gens devant ces monstres à huit pattes. Seuls les vrais héros peuvent les vaincrent comme en témoignent "Le voleur de Bagdad" de Michael Powell (1940), "Tarentula" de Jack Arnold (1956), et même "Harry Potter et la chambre des secrets de Cris Colombus" (2002). (1)




Pour Louise Bourgeois l'araignée est une figure maternelle, à la fois castratrice et protectrice, une figure ambivalente. Comme sa mère qui retissait des tapisseries anciennes dans son atelier de restauration.





Maman (1999), araignée géante de Louise Bourgeois aux Tuileries.
Haute de neuf mètres.
Collection particulière Cheim & Read, New-York






   







    « L'araignée, pourquoi l'araignée? parce que ma meilleure amie était ma mère, et qu'elle était aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable et indispensable qu'une araignée. Elle pouvait se défendre elle-même. »

Voici ce que l'artiste inscrit sur la plaque devant la sculpture haute de neuf mètres, ignorant malicieusement l'aspect menaçant de son oeuvre. L'arachnide fabuleux est une bonne introduction au travail complexe et aux fantasmes morbides de cette vieille dame de 96 ans.

     Depuis les premiers dessins de 1940, Louise Bourgeois a crée plusieurs araignées de différentes tailles. Une figurine, exposée à Beaubourg, représente une femme rouge transpercée de huit pattes. Est-elle l'araignée dévorante ou la proie dévorée?








Une image de cauchemar, comme beaucoup d'oeuvres de Louise Bourgeois qui se nourrissent des traumatismes de l'enfance.
















Figurine rouge à huit pattes d'araignée. Louise Bourgeois.


"Tout mon travail, tous les sujets, trouvent leur source dans mon enfance"
, dit-elle.

    Apportée aux Tuileries en pièces détachées et montée à l'aide de grues, l'araignée de bronze et d'acier inoxydable surplombe les parterres de Le Nôtre et les sculptures classiques inspirées de l'antique qui ornent les jardins. L'araignée géante, ses fines pattes anguleuses ancrées dans le gazon, domine les passants qui ne s'émeuvent pas trop de ce monstre figé.
    La sculpture est posée sur une pelouse interdite aux promeneurs et on ne peut que furtivement examiner, en contre-plongée, une résille de métal contenant des blocs de marbre, les oeufs. Bientôt un gardien siffle le contrevenant et lui ordonne de retourner sur l'allée sablée.



Maman (1999), araignée géante de Louise Bourgeois aux Tuileries.
Détail du sac d'oeufs.
Collection particulière Cheim & Read, New-York


    La nuit, aux Tuileries, la silhouette émaciée de « Maman » se découpe sur le ciel encore clair; les feuilles frémissent dans le vent et la rumeur venue de la ville crée une atmosphère propice aux terreurs ancestrales. Un promeneur, ignorant la présence de l'araignée pourrait sursauter en l'apercevant à travers les arbres! Quant aux sculptures du dix-huitième et du dix-neuvième siècle qui entourent le monstre, elles participent à une mise en scène de la douleur et de l'effroi.

Maman (1999), araignée géante de Louise Bourgeois aux Tuileries
Collection particulière Cheim & Read, New-York
La misère (1907), statue de Jean-Baptiste Hughes


    La Misère, dans un geste emphatique, se détourne de ce monstre effroyable, ses enfants agrippés à ses jambes. Hercule, appuyé sur sa massue se demande s'il doit le terrasser, accomplissant un treizième exploit. Thésée combattant le Minotaure détourne la tête et les nymphes apeurées s'enfuient loin de cet hôte pro