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La lente dégradation des Totems


Voir début de l'histoire



    Dix-huit ans après avoir échappé au brasier, deux totems de Claude-Henri Bartoli veillent sur les hauts de la vallée de l'Orb. Les collectionneurs Jane et Sylvestre de Pailhac les ont acquis lors de la vente aux enchères du Vèbre en 1989. L'artiste avait annoncé qu'il brûlerait les totems qui ne trouveraient pas acquéreur et il le fit. Comme un écho aux rites tribaux d'océanie.


undefineddeux totems en 1989


    Depuis, chaque année, le 21 Octobre, Jane et Sylvestre de Pailhac organisent une célébration  de l'automne  avec un petit groupe d'amis.Tous ensemble ils promènent les totems dans la propriété d'Aristide Sauveterre et choisissent un lieu d'exposition différent de l'année précédente.

    undefined     Totem en deux morceaux en 2007
                                                                                                                 
    Ce rite païen, que ne soutient aucune croyance animiste ou autre, n'a d'autre justification que de célèbrer le changement de saison. L'air frais de l'automne pique un peu tandis que la brume se dissipe; les feuilles tombées pourrissent sur le sol à côté des raisins ratatinés. Les bogues des chataîniers éclatent, laissant voir de beaux marrons brillants.


undefinedTête de totem et reste de chevelure en 2007


     Il s'agit aussi d'observer l'action du temps sur les Totems. Jour après jour, les totems se dégradent sous l'action de la pluie et du soleil. Le noir brillant d''origine  se craquelle  et laisse voir  le contreplaqué déformé. Le plâtre s'effrite et de nombreux morceaux sont tombés. Les fibres synthétiques sont presque imputrescibles et le fer mis à nu rouille lentement. Chaque promenade abîme l'oeuvre, les pièces se disloquent et se cassent; les Totems ne sont plus toujours présentés dans leur configuration d'origine. Cette lente destruction est une création: de nouvelles formes et textures surviennent. Claude-Henri Bartoli ne les avait pas prévu bien qu'il ait volontairement choisi des matériaux pauvres, donc instables, en accord avec les arts magiques des peuplades dites primitives.

    Au lieu de rester bien à l'abri avec le reste de leur collection, Les Pailhac ont choisi d'exposer les Totems à l'air libre et d'étudier leur effacement progressif. Il y a là une fascination romantique pour la fragilité des choses totalement assumée. Et aussi un rappel des traditions des sociètés traditionnelles. En Afrique, les masques rituels sont abandonnés quand ils ne servent plus. A Nova-Esperanza en Océanie, les statuettes peu appréciées étaient brûlées.

       

Effigie éphémère de la déesse Saraswati à Varanasi (Bénares)


    Dans l'Inde d'aujourd'hui, de nombreuses statues de dieux et de déesses (Ganesh, Durga ou Saraswati) sont confectionnées avec de la paille et de l'argile. Peintes, parées d'étoffe brillante et de collier de fleurs oranges, les idoles sont exposées sur des autels puis promenées dans les rues. La fête culmine par leur immersion dans la mer ou dans le Gange. Ces statues, avant tout religieuses sont des oeuvres d'art éphémères. Révèrées la veille, elles ne sont plus, le lendemain, que des débris flottant sur l'eau au milieu des ordures.


   

Débris de l'effigie de la déesse Saraswati à Varanasi (Bénares)
 

    En Inde, les effigies des processions participent au cycle des morts et des renaissances. L'année suivante, les fidèles fabriquent de nouveaux dieux ou déesses et les immergent joyeusement dans l'eau.

    En Espagne au mois de mars, ont lieu les Fallas de Valencia. D'immenses pantins de carton-pâte peints de couleurs vives représentent des personnalités d'une manière souvent satirique ou osée. Les figures sont installées au coin des rues pendant quatre jours puis ces oeuvres éphémères sont brulées pour la plus grande joie du public. C'est un adieu à l'hiver.

Jadis à la fin du carnaval, on brûlait le bonhomme Hiver. A Nice on brûle Sa Majesté Carnaval.
     
    Au contraire, lors des processions catholiques, la statue d'un Saint ou d'une Sainte est promenée dans les rues de la ville. Lorsque la fête est finie, la statue retrouve sa place dans l'église, bien à l'abri. Plus elle est ancienne plus elle est adulée. L'année suivante, la même statue recommence son périple.
 


undefinedTotem en 2007, autre configuration

    Les Pailhac se démarquent de la théorie dominante de la conservation et de la restauration des oeuvres d'art. Entre éphémère et permanence, à travers les saisons, ils ont voulu tenter une nouvelle expérience: laisser vivre les Totems et observer leur métamorphose jusqu'à leur anéantissement. Ne pas s'opposer au temps dans une tentative de toute façon désespérée.

    L'artiste pourrait-il s'en offusquer ou trouverait-il l'idée intéressante? Daniel Buren s'est récemment mis en colère en constatant la dégradation de son oeuvre "les deux plateaux" au Palais Royal. Jean-Pierre Raynaud a laissé détruire son cube de carreaux blancs. Deux plasticiens vedettes de l'art contemporain, deux attitudes différentes.


undefinedcontreplaqué délité au dos d'un totem


    Combien de temps faudra-t-il aux totems pour qu'ils se délitent complètement? Sans doute plus de temps qu'il n'en reste aux participants dont les rangs s'éclaircissent.


Catherine-Alice Palagret





III- Le témoignage de Bénédicte Ravenol:


voir début du récit: 1, 2

    Poursuivant l'enquête sur l'enlèvement ou la disparition présumée du Professeur Pierre-Epaminondas Boncam, les gendarmes convoquèrent Bénédicte Ravenol à 8H 10.
A 8h 15, le Lieutenant Octave Guevarra se leva pour saluer le jeune homme. Son assistant, le gendarme Ferran, hocha la tête. Il attendait les mains croisées près de son clavier. Bénédicte s'assis, mal à l'aise. Qu'avait-il pu bien faire? On avait le droit de prendre des photos dans la rue, non?
- Comme vous le savez, Monsieur Ravenol, commença le lieutenant Guevarra, nous menons une enquête sur la disparition présumée du Professeur Pierre-Epaminondas Boncam.
- Le Professeur, ah oui.


Boncam-errance-moto.jpgLe Professeur Pierre-Epaminondas Boncam
devant une boutique abandonnée


- Nous interrogeons tout ceux qui ont été récemment en contact avec le Professeur, nous cherchons à reconstituer son emploi du temps. Son état d'esprit aussi. Ses amis disent qu'il est parti sur Pallas 21.
- Il est parti, oui.
- Le Professeur Boncam a manqué plusieurs rendez-vous importants.
- Ah.
- Sa cousine Mme Apollonie Boncam croit à un enlèvement.
- Je ne la connais pas.
-  Quel était votre rôle exactement auprès du Professeur?
- Il m'a engagé, il y a un mois environ, il cherchait un vidéaste.
- Que faisiez vous exactement?
- Des photos et des videos.
Bénédicte hésita. Jusqu'à maintenant il avait répondu le plus succinctement possible aux gendarmes, on ne sait jamais. Il était clair cependant que l'interrogatoire portait plus sur Boncam que sur lui, aussi devint-il plus loquace.
- Le Professeur voulait que j'enregistre tous ses faits et gestes afin de prouver l'authenticité de sa démarche scientifique. Je devais réaliser un documentaire sur son aventure, des préparatifs de l'expédition à l'exploration de la planète Pallas 21, jusqu'au retour sur terre.
- Vous avez cru à ce voyage dans l'espace?
- Le Professeur y est allé et il en est revenu avec des trésors archéologiques. Les planètes exo-telluriques existent, il n'y a aucun doute.
- ........?
- Exo-tellurique? Des planètes hors du système solaire qui pourraient abriter la vie. OGLE-2005-BLG-390Lb par exemple à 22000 années-lumière d'ici.
- Ogle, ah oui, continuez.
- Les photos et le documentaire de l'expédition devaient être exposés à coté des nouvelles découvertes archéologiques dans un grand musée de Washington, le Smithsonian je crois. Cette proposition était une occasion inespérée pour moi et j'ai accepté sans hésiter.
 - Concrètement, que faisiez vous?
- Je suivais le Professeur partout, quand il faisait des courses ou quand il rendait visite à ses amis. Par exemple, je l'ai photographié devant l'église Saint-Alexandre. Il y rencontrait souvent l'abbé Mouret avec qui il avait des disputes passionnées sur l'existence d'autres mondes et les glissements spatio-temporels. Après, il continuait la discussion avec moi ou plutôt il soliloquait.

Pr-Boncam-sep-07----glise.jpgLe Professeur Pierre-Epaminondas Boncam rend visite à l'Abbé Mouret

- Vous croyez aux glissements spatio-temporels?

- Oui, absolument, c'est pourquoi cette aventure était si excitante. Astronaute, vous vous rendez-compte! Je prenais mon rôle de documentariste très au sérieux mais ...
- Mais?
- Mais je me suis vite aperçu qu'une grande partie des occupations du Professeur avaient peu à voir avec l'exploration spatiale. Dès le matin, il parcourait la ville en tous sens, quel que soit le temps. Il aimait les lieux sans intérêt, à l'écart. Il s'attardait sur ce que les passants ignorent. Je prenais des photos de fissures, de tuyaux éventrés, de bois délavés. Boncam était fasciné comme si ...

Pr-Boncam-cr--pi.jpgLe Professeur Pierre-Epaminondas Boncam contemple un mur


    Bénédicte se tut. Est-ce bien approprié de parler de drogue aux deux gendarmes? Sans doute non. La sidération que Boncam éprouvait devant le travail du temps sur les murs de la ville lui rappelait sa récente expérience de la mescaline. Il était resté plus d'une heure devant un mur nu, s'émerveillant d'imperceptibles variations dans la texture blanche. Plus tard il avait contemplé les nuages, y découvrant des messages obscurs et impérieux. La drogue affinait sa vision et lui faisait voir des formes étranges d'une magnificence si tangible et si évanescente qu'il en avait les larmes aux yeux. Il avait marché au hasard dans les collines jusqu'à ce que, épuisé, il s'écroule dans l'herbe. Là, il avait conversé avec des fourmis gigantesques. Les effets de la mescaline dissipés, tout lui avait paru terne et grossier. Misérable miracle!
A y bien réfléchir cependant, la fascination d'Epaminondas pour des détails à peine perceptibles était très différente de la sienne bien qu'aussi obstinée.
Les psychotropes n'avaient rien à voir là dedans. Il manquait à la quête de Pierre-Epaminondas cette dimension d'euphorique poésie qui l'avait submergé. L'archéologue avait l'air préoccupé d'un homme à qui on a confié une tâche trop lourde. Comme si quelque autorité supérieure l'avait nommé vérificateur-en-chef des serrures, des portes et des murs de la ville, lui enjoignant de remettre au plus tôt un inventaire d'une exhaustivité sans faille.


Boncam-errance-traces.jpgune trace sur un mur


- Comme si? relança Guevarra en voyant Bénédicte perdu dans ses pensées.
- Excusez moi, j'ai perdu le fil.
- Vous parliez des errances du Professeur.
- Errances, non. Il avait un plan. Sûrement.
- Nous vous avons observé devant une boutique fermée depuis plus de trente ans. Vous êtes restés là près d'une heure. Des gens inquiets nous avaient appelés.
- Ils nous soupçonnaient de préparer un cambriolage, non?
- Votre attitude était bizarre alors on vous tenait à l'oeil. Le Professeur est un savant, un archéologue. Que faisait-il là dans la rue?


Le Professeur Pierre-Epaminondas Boncam
devant une boulangerie abandonnée


- De l'archéologie du quotidien. Il observe et documente les traces urbaines, enfin je crois. Il ne m'expliquait rien.
- Ca ne vous ennuyait pas?
- C'était un peu frustrant de ne rien savoir mais il avait l'air tellement sûr de lui!
- Le Professeur prenait des notes dans un petit carnet noir. L'avez vous lu?
- Bien sûr que non! D'ailleurs il l'avait toujours avec lui.
- Revenons à l'exploration de Pallas 21. Avez vous suivi un entraînement pour ce voyage intergalactique?
- Non, pas ici, le Professeur m'a affirmé qu'un seul jour d'entraînement à Irkoutsk serait suffisant. Ensuite, j'aurais continué la préparation dans la navette. Les voyages spatiaux ont beaucoup évolués, vous savez. C'est accessible aux civils, sans problème.
- Vous avez eu des doutes sur la réalité de ce voyage puisque vous êtes ici.
- Pas du tout, ce n'est pas la raison. Vous croyiez que cette exploration est une mystification, une escroquerie? Je n'y suis pour rien!
- A ce stade de l'enquête nous n'avons aucune opinion, nous rassemblons des éléments. Avez-vous rencontré les membres de l'expédition?
- Non, aucun, jamais.
- Quand avez vous vu le Professeur pour la dernière fois?
- Au dîner d'adieu.
- Qui était là?
Comme tous ceux qui se méfient de la police, Bénédicte, une fois lancé, était prêt à raconter la vie des autres sans aucune retenue.
- Qui était là? Voyons, Aristide Sauveterre le collectionneur, une ethnologue dont j'ai oublié le nom, le plasticien Claude-Henri Bartoli et un professeur de la Sorbonne, Michel Maffesoli.
- Quatre invités?
- Ah oui, il y avait aussi une étudiante des Beaux-arts, très jolie. Et l'abbé Mouret. Une femme d'affaires aussi, très importante mais je ne l'ai pas reconnue. Et moi.
- Ont-ils parlé de Pallas 21.
- Bien sûr. C'était un dîner d'adieu. Nous partions le lendemain et nous étions tous surexcités.
- Un dîner d'adieu? Le Professeur ne comptait pas revenir?
- Mais si; un dîner d'au revoir alors.
- Ses amis n'étaient pas inquiets?
- Un peu inquiets mais surtout fébriles. C'était un voyage dangereux. J'ai cru comprendre qu'ils appartenaient tous à un cercle très fermé, “les astronautes du futur”, qui finançait le voyage. Quand l'étudiante a mentionné ce nom, ils se sont tu brusquement, en me regardant, et ils ont changé de sujet.
- Un petit cercle privé finançait le voyage? Mais il faut des sommes colossales.
- Je sais qu'il y avait des investisseurs américains et japonais beaucoup plus importants mais Boncam refusait d'en parler avec moi.
- De quoi les convives ont-ils encore parlé?
- D'un peu de tout. Sauveterre a parlé de son obsession pour les canards à la dérive sur l'océan ...
- Des canards?
- Oui des canards en plastique. L'ethnologue a analysé les reconstitutions archéologiques que Boncam a faites avec les coupelles trouvées sur Pallas 21, Bartoli a défendu l'art magique, l'étudiante projetait de faire un festival d'art corporel dans le parc du château d'O. La conversation était très animée. Seul la femme d'affaire est resté silencieuse. Le Professeur Maffesoli a conclu en disant que tout convergeait vers le réenchantement du monde.
- C'est à dire?
- Les valeurs du siècle des lumières sont dépassées. Le merveilleux et le fantastique reviennent. Quelque chose comme ça, je n'ai pas très bien compris mais c'était intéressant.
- A part son petit cercle d'amis, le Professeur a-t-il eu des visites?
- Je n'étais pas là tout le temps vous savez. Un après-midi, deux japonais sont venus. Costard noir, lunettes noires, porte-documents. Les "Men in black", le cliché quoi! Boncam m'a dit qu'il n'avait plus besoin de moi pour la journée et je suis parti. C'est les seuls que j'ai vus. Le Professeur réglait tout par téléphone, dans son bureau. Vous devriez consulter le relevé de ses appels téléphoniques.
- ....
- Il discutait en anglais, en russe et en japonais, enfin il m'a semblé. A travers la porte, ce n'était pas très clair. J'ai tout de même compris que 28 conteneurs étaient arrivés à Irkourtz, en Sibérie.
- C'est tout?
- Un jour il est sorti en criant de son bureau:” Elle est incroyable, elle veut faire mon portrait et maintenant elle est injoignable!”
- De qui parlait-il?
- De Jane Wildgoose, la conservatrice du Wildgoose Memorial Library, à Londres. Nous devions aller à Londres pour qu'elle le photographie. Il était flatté. Finalement, il a annulé, c'était trop tard.
- Wildgoose? l'interrompit Ferran.
- W.I.L.D.G.O.O.S.E., oie sauvage, gloussa Bénédict.
- Merci.
- Vous deviez partir avec le Professeur sur Pallas 21, continua Guevarra. Que s'est-il donc passé, Monsieur Ravenol?
- Les Productions EsperanzA m'ont proposé de participer à un long métrage sur Arcimboldo. Un peintre très à la mode en ce moment à cause de l'exposition du musée du Luxembourg, à Paris. J'ai accepté.
- Vous vous étiez engagé envers le Professeur et vous le laissez tomber au dernier moment!
- Je n'avais rien signé, c'était un arrangement oral! Ecoutez, on m'a proposé un poste de deuxième assistant! C'est énorme. Avec un réalisateur français d'Hollywood. Hugh Laurie et Angelina Jolie sont pressentis pour les rôles principaux, vous vous rendez-compte!
- Et George Clooney?
- Non, il refusé, c'est dommage.
- Oui c'est vraiment dommage mais le Professeur n'a pas du apprécier votre défection.
- C'est vrai.
- Je ne comprends pas bien Monsieur Ravenol. Vous abandonnez une expédition extraordinnaire à travers le temps et l'espace, une expédition qui devrait révolutionner la connaissance que nous avons de l'univers! Tout ça pour un film comme il s'en tourne mille par an.
- .......
- Pourquoi avez vous renoncé au dernier moment? Vous avez eu peur?
- Oui, j'ai eu peur! Le professeur m'a raconté comment tout l'équipage de la première mission est mort; c'était terrifiant. Je n'ai que 20 ans vous savez, je ne suis pas prêt à mourir.
- Vous avez eu peur, c'est compréhensible. Mais n'avez vous pas eu quelques doutes sur la réalité du voyage lui-même?
- .........
- Vous y croyiez? Vraiment?
- J'ai eu quelques doutes, c'est vrai. Ma valise était prête, j'avais mon passeport, mes visa, et au dernier moment j'ai reculé. Je me suis dit que le Professeur Boncam n'était qu'un dangereux illuminé et que ce voyage dans l'espace était impossible.

- Quand avez vous prévenu le Professeur?
- Après le dîner de lundi. Tous les invités étaient partis. Je devais rester pour l'aider à classer les dernières photos. Quand je lui ai dit que je ne partirai pas avec l'équipe, d'abord il ne m'a pas cru. Il m'a proposé plus d'argent mais j'avais pris ma décision, j'ai refusé. Alors il s'est mis en colère, il m'a insulté.
- Et vous?
- J'ai bafouillé des excuses et j'ai attendu qu'il se calme. Quand il a vraiment compris que je ne l'accompagnerai pas, il m'a ignoré. Je n'existais plus. Il partait le lendemain pour le lac Baïkal, il n'avait pas de temps à perdre avec un déserteur.
- Comment va-t-il se débrouiller sans vous?
- Boncam a tout de suite téléphoné au médecin de l'expédition, à Irkoutsk. Le Docteur Faulherbe est un vidéaste amateur; il a été ravi de me remplacer.
- Quel était l'état d'esprit du Professeur?
- Il était plein d'enthousiasme et d'espoir, comme un gosse à la veille de Noël. Mon abandon ne l'a troublé que le temps de trouver un remplaçant.
- Son inspection de la ville était terminée?
- Il avait complètement quadrillé le secteur nord-ouest. Il pouvait partir tranquille.
- Donc vous avez vu le Professeur pour la dernière fois le lundi 27 août au soir.
- Oui, après le dîner, vers deux heures du matin.
- Qu'avez-vous fait des photos et des videos?
- Tout était dans son bureau, il a tout entreposé sur une étagère, clairement étiqueté. Vous trouverez facilement les documents.
- Sous l'étiquette “ photos et vidéos” l'étagère est vide.
- Bizarre. Il avait une copie dans son ordinateur.
- Et vous, vous n'avez pas fait de copies par hasard?


Boncam-errance-portillon.jpgexamen d'une serrure rouillée

- Si.
- Je m'en doutais. Bien, nous avons besoin de tout ça.
- Mais!
- Nous vous les rendrons quand l'enquête sera close.
- Je peux partir?
- Une dernière question. Vous êtes diplômé de la Femis?
- Oui, répondit Bénédicte aprés avoir légèremment hésité.
- Votre nom n'est pas sur la liste des anciens élèves.
- Un oubli sans doute.
Bénédicte avait en fait raté l'examen d'entrée de cette école de cinéma, ce qui le mortifiait grandement et, quand il ne critiquait pas l'enseignement de l'école, il prétendait en faire partie.
- Sans doute. Bien, apportez nous tous vos documents, photos, vidéos et textes cet après-midi. Merci de votre collaboration Mr Ravenol.

    Bénédicte ramassa son sac à dos et sortit du bureau, soulagé. Il avait eu peur des gendarmes avant même de les rencontrer. A sa grande surprise, l'entretien avait été détendu et poli. Pas étonnant qu'il ait été si bavard! Le besoin de parler sans doute. Il aurait dû se méfier. Une fois dehors il goûta l'air frais du matin, si inhabituel pour lui. C'était étonnant de voir tant de gens s'affairer dans les allées du marché, il pouvait à peine se faufiler au milieu des paniers de légumes que portaient fièrement les touristes et les étrangers! Le marchand de cd lui fit écouter un blues douloureux bientôt effacé par le refrain de la danse des canards, venu d'un stand voisin. Le marchand haussa les épaules et Bénédicte continua vers l'étal de quincaillerie où il examina avec la plus grande attention les tire-bouchons, les épluche-légumes et les passoires. Voilà qu'il devenait comme le Professeur, s'absorbant dans la contemplation d'objets insignifiants!


Dernières courses du Professeur Pierre-Epaminondas Boncam

Les cloches sonnèrent et se tournant vers l'église, il vit un groupe endeuillé descendant les marches. Il hésita. Il devrait peut-être aller bavarder avec l'abbé Mouret. De tout et de rien, de Pallas 21, d'aventure, de voyage dans les étoiles. Qu'allait-il faire? Le film sur Arcimboldo venait d'être annulé, il n'avait rien en vue. Maintenant il le savait: il aurait dû faire confiance au Professeur. Aujourd'hui il serait à des années lumières de cette triste planète.


à suivre


Catherine-Alice Palagret

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