21 janvier 2008 1 21 /01 /janvier /2008 02:55


Une malle aux trésors dérisoires

    Pierre-Etienne le narrateur tourne en rond dans son appartement, de la baignoire où, tout habillé, il médite à la cuisine où Kabrowinski, un peintre polonais, nettoie un poulpe dans l'évier. Indécis, il inventorie ses placards à la recherche d'un pull et découvre une vieille malle.


Page 37:

35) Des coquillages, pierres de collection, agates
en lamelles, timbales, coquetiers, napperons, mou-
choirs, dentelles, châles, huiliers, pendentifs, boîtes
laquées, tire-bouchons, outils anciens,couteaux de
berger, couteaux en argent, tabatière en ivoire,
assiettes, fourchettes, santons, netsukes. J'avais
réussi à déverrouiller une vieille malle en fer,
couverte de cadenas et de ficelles effilochées, et je
m'étonnais de trouver tout ce merdier à l'intérieur,
qui avait dû appartenir aux anciens locataires, des
sybarites à en juger par l'élégance des estampes.


    Une fois ouverte, la malle ne révèle que des objets hétéroclites qui n'évoquent rien pour le narrateur. Comme Georges Pérec dans "Les Choses", il dresse une liste. Témoignages d'une vie banale se mêlant à quelques touches d'exotisme: un netsuke, sorte de boucle de kimono  et des estampes.

    Cette "vieille malle en fer, couverte de cadenas et de ficelles effilochées" que dédaigne le narrateur est un trésor pour un collectionneur. Chargée de mémoire, c'est une histoire à déchiffrer, une invitation au voyage. Elle laisse entrevoir des goélettes voguant sur les mers du Sud, des aventures fantastiques dans la jungle d'Amazonie, des dangers inouïs sur des continents oubliés ou, tout simplement, une vie tranquille dans un appartement parisien. Une vie sans histoire en apparence, avec des secrets déjà oubliés, que quelques coquillages trouvés au fond d'une malle ne peuvent résumer.

         Le narrateur dédaigne cet appel au rêve. Même à Venise, où il est parti sans raison précise, il reste enfermé à l'hôtel, ignorant les splendeurs de la ville. Le narrateur a perdu sa capacité d'émerveillement. Il préfère jouer aux fléchettes dans sa chambre, se concentrant sur la cible et oubliant le reste du monde. S'il n'était pas totalement dénué de romantisme, il pourrait citer "le voyage" de Baudelaire:

Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

   
    A l'opposé du spleen baudelairien, sa dépression ne le porte pas aux envolées lyriques. Le monde est gris, opaque, dé-réalisé et le renvoie à sa propre vacuité. Il ne peut que décrire ce qu'il fait et ce qu'il voit sans aucune émotion. Cette écriture blanche, neutre, crée un effet comique mêlé d'angoisse. Comme celle de Buster Keaton, l'impassibilité du narrateur nous fait rire.



undefinedune ombre sur le pont, Venise

   L'énigme de la malle n'intéresse pas du tout le narrateur mais elle interpelle le lecteur de ce roman de Jean-Philippe Toussaint.



La Salle de bain, roman de Jean-Philippe Toussaint
1985, Les  Editions de minuit


Liens sur ce blog:
"Vertige de la liste" d'Umberto Eco et Jean-Philippe Toussaint
Les Iles Eparses de Pierre-Autin Grenier

Catherine-Alice Palagret
archéologie du quotidien
janvier 2008


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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Cabinet de curiosités
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