Le socle vide de Charles Fourier
Une cabine de verre posée sur un socle de pierre, voilà le drôle de spectacle qui s'offre à la vue des passants, place de Clichy.
Resté vide depuis maintenant soixante-sept ans, ce socle était celui de la statue en bronze de Charles Fourier (1772-1837), l'utopiste socialiste, le
théoricien des phalanstères. La statue en bronze fut installée en 1899.
socle en pierre de la statue de Charles Fourier, surmonté d'une cabine de verre. Place de Clichy
Statue de Charles Fourier.
Carte postale.
On lit sur le socle:
" CHARLES FOURIER
RÉVÉLATEUR DES LOIS DE L’HARMONIE UNIVERSELLE
PAR L’ASSOCIATION INTÉGRALE
1772 -1837
En cas de conflit armé, les statues de bronze sont menacées car elles servent à faire des canons. Déjà en 1792, les révolutionnaires fondirent les statues
royales. Pendant la seconde guerre mondiale, les métaux non ferreux sont rares. En juillet 1941, une campagne de récupération d'objets usuels tels que bouton de porte, chaudron, applique,
bougeoir, cadre de bicyclette etc est lancée. L'Etat paie le plomb six francs le kilo et 30 francs pour le cuivre et ses alliages, laiton, bronze, maillechort. Malgré la propagande, la récolte
est insuffisante 1.
Le 11 octobre 1941, le gouvernement de Vichy décrète:
Article 1: Il sera procédé à l'enlèvement des statues et monuments en alliage cuivreux sis dans les lieux publics et dans les locaux
administratifs qui ne présente pas un intérêt artistique ou historique.
La qualité artistique ou historique des statues en bronze est à la discrétion du Gouvernement qui en profite sans doute pour faire disparaître des grands hommes qui ne
partagent pas les valeurs du Maréchal.

Photographie tirée de l'ouvrage de Daniel Pellus
La Marne dans la Guerre 1939-1945, Éditions Horvath, 1987
accompagnée de la légende suivante :
« Le démantèlement d'un des monuments les plus célèbres de Reims,
le Monument aux Noirs, photographié clandestinement par Monsieur Cocset »
Afin de contribuer à l'effort de guerre nazi, la statue de Charles Fourier est enlevée ainsi que celles de Camille Desmoulins, Voltaire, Zola, Jean-Jacques Rousseau, Claude
Bernard, Charcot et bien d'autres.
Après la guerre, beaucoup de statues disparues de la place publique ont été remplacées. Place de Clichy, le Général Moncey trône au centre
de la place alors que ses exploits sont bien oubliés. Charles Fourier l'utopiste est toujours absent. Dérange-t-il encore, est-il encore trop subversif pour revenir malgré les nombreuses
demandes faites au Conseil de Paris?
Une première tentative de ré-installation de Charles Fourier eu lieu en mars 1969. Un petit groupe situationniste posa une réplique
de la statue en plâtre, couleur bronze, sur le socle vide. Une plaque indiquait «En hommage à
Charles Fourier, les barricadiers de la rue Gay-Lussac». L'utopiste fut enlevé quelques jours après sur ordre de la préfecture.
"Embrèvement numéro 3, Installation illicite d'oeuvre en milieu urbain"
socle en pierre de la statue de Charles Fourier, surmonté d'une cabine de verre. Place de
Clichy
Deuxième tentative en avril 2007, trente-huit ans après les Situationnistes. Le « collectif aéroporté » installe non une statue mais une cabine vide qui ne fait que souligner
l'absence de Charles Fourier.
Le collectif déclare:
« ...A l'aube, nous avons chargé sur un camion plateau à l'aide d'une grue, une sculpture d'une tonne deux et cinq mètres de haut - Verre
feuilleté et acier inoxydable.
Nous précaires, du collectif Aéroporté, avons érigé aujourd'hui cette
sculpture sur le socle en pierre de Charles Fourier.
......
Les Embrèvements ont pour fonction de déjouer les règles d'apparition institutionelles consacrées par les
musées, galeries et autres lieux. Cette action tente de faire passer un objet hors site, au rang d'oeuvre publique. Nous cultivons les paysages.»
La cabine transparente de la Place Clichy nous dit peut-être, comme Duchamp l'a démontré
avec son urinoir, que n'importe quoi posé sur un socle devient une oeuvre d'art. Ou qu'il n'y a plus personne à honorer
alors autant exposer une cabine téléphonique, relique technologique du XXè siècle. Un objet inutile, à l'heure du
téléphone portable, aussi dénué de sens que les statues d'illustres inconnus dont les triomphes ont disparus des mémoires depuis bien longtemps.
Sur le socle, la dédicace à Charles Fourier est presque effacée.
Dernièrement, un pochoir est apparu sur le socle: représentant Serge Gainsbourg et Jane Birkin, il vient rappeler, coïncidence ou intention, que Charles Fourier a beaucoup parlé
d'amour.
Socle en pierre de la statue de Charles Fourier. La dédicace est presque
effacée. Pochoir représentant Serge Gainsbourg et Jane Birkin. Je t'aime, moi non plus?
Un escalier métallique monte à la cabine de verre, invitant les passants à prendre la pose. Ils s'entassent dedans, rejouant la scène des Marx Brothers dans « Une
nuit à l'Opéra », où des dizaines de passagers entrent dans une minuscule cabine de bateau. Ici les jeunes gens s'écrasent contre les parois de
verre.
Aujourd'hui, l'escalier est interdit pour des raisons de sécurité.
A quoi servent les statues publiques?
- A honorer des citoyens remarquables dont « l'exemple élèvera l'âme du peuple » comme le proclamait le député Bienaimé à la Convention de 1794
2.
- A rappeler au passant que des « hommes illustres » et des
femmes, ont accompli de grandes choses au service du bien public. Les guerres sont propices au culte des héros et beaucoup de militaires ont eu cet
honneur. La statuaire parisienne a toujours célébré, en plus des soldats, des philosophes, des poètes, des savants. Les allégories étaient aussi très
appréciées: la République, la Nation, l'Europe etc...
- Les statues servent aux manifestations politiques. Les défilés républicains ou syndicaux vont de la Nation à la République. Le Front National se réunit
autour de la statue dorée de Jeanne d'Arc, place des pyramides.
- Les statues sont des lieux de rendez-vous, elles ornent la ville et font l'éducation artistique du
public.
La Ville de Paris recense environ 700 statues. Elles sont un livre d'histoire à ciel
ouvert et font partie du paysage parisien. Que serait la rue des écoles sans Montaigne, le carrefour de l'Odéon sans Danton, le Pont-Neuf sans Henri IV!


Allégorie de la République
à Clermont-L'Hérault
Allégorie de la République
à Agde
Sans revenir à la prolifération du dix-neuvième siècle où le pire côtoyait le meilleur, certaines oeuvres stockées au dépôt des
sculptures de la Ville de Paris mériteraient de revenir sur la place publique. Espérons le prochain retour de Charles Fourier sur son socle. Le moule existe-t-il encore ou y-a-t-il un
moulage quelque part? Les socles vides sont tristes.
Demandons aussi le retour d'Alfred de Musset, exilé au parc Monceau, devant la Comédie Française qu'il n'aurait jamais dû quitter.
Depuis la remise en question de l'art figuratif par les cubistes au début du vingtième siècle, l'art réaliste, et souvent pompier,
qui glorifie les hommes valeureux et les beaux sentiments est contesté. On peut admirer la maîtrise technique des artistes et se méfier de leur enthousiasme pour les vertus civiques. Trop
politiquement correct! A l'heure du désenchantement, rendre hommage aux grands hommes est un peu désuet, comme la légion d'honneur ou l'élection à l'Académie Française.
cabine transparente de la Place Clichy sur le socle de Charles Fourier
L'installation des statues ne va pas de soi. Il y a des cabales et des scandales. Soit le personnage choisi ne fait
l'unanimité, soit l'emplacement ne convient pas, soit l'oeuvre coûte trop cher et les finances publiques sont dilapidées.
Souvent le style choque. En son temps le Balzac de Rodin fut mal accueilli. Au vingtième siècle, Rimbaud l'homme aux semelles de vent
d'Ipousteguy, boulevard Victor Hugo, n'a pas convaincu. Le Centaure, hommage à Picasso, de César suscite toujours les ricanements.
Les nouvelles statues figuratives à Paris sont rares; Winston Churchill (1998) et Charles De Gaulle (2000) près du Grand
Palais, Thomas Jefferson face au musée d'Orsay, toutes trois réalisées par Jean Cardot. La statue de François Mitterrand est à Lille depuis 1998, une oeuvre de François Cacheux.

Statue de Thomas Jefferson
en face du musée d'Orsay.
Statue de Winston Churchill.
Devant le Petit Palais à Paris.
La non-installation des statues est aussi un problème. L'absence de Charles Fourier sur son socle est criante. Le Général métisse
Alexandre Dumas, père de l'auteur des Trois Mousquetaires, n'a jamais eu de statue. Une pétition en demande une.
En plus des guerres et de l'indifférence, un autre danger menace les statues de bronze. Depuis l'envolée mondiable des cours des
métaux non ferreux, les vols se multiplient. A coté des fils de cuivre volés sur les chantiers ou arrachés sur les lignes téléphoniques, des vols de bronze, artistiques ou non, sont signalés. De
vieux canons remisés dans des entrepôts, des objets liturgiques, des grilles disparaissent. En mai, au cimetière de Saint-Maure des Fossés, Val de
marne, on a retrouvé un sac plastique contenant des objets funéraires en bronze, sans doute oublé par les voleurs.
Sur l'île Maurice, la stèle de Ferney a été vandalisée. Le médaillon en bronze
du prince Maurice van Nassau a disparu. L'oeuvre commémorait l'arrivée des Hollandais sur l'île 3.
En 2006 déjà, un bronze de Henri Moore "reclining figure" pesant deux tonnes et demie a été volé dans un parc
en Angleterre. La police a retrouvé le camion et la grue utilisés par les voleurs pour emporter l'oeuvre mais pas l'oeuvre elle-même. Une récompense a été offerte. La valeur de l'oeuvre d'art est
certainement supérieure au prix du kilo de bronze et l'oeuvre ne sera sans doute pas fondue.
1- Vendanges de bronze. Jean-Pierre Koscielniak. Editions d'Albret. 2007.
2- in L'esthétique de la rue Colloque d'Amiens L'Harmattan 1998
3- in Le Mauricien
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