25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 23:21


Processions au bord du Gange

 

    En Inde, le culte de la déesse Saraswati, épouse de Brahma et soeur de Ganesh, donne lieu à une grande fête annuelle. Au début du printemps, les écoliers et les étudiants hindous célèbrent la déesse de la sagesse, de la connaissance, de la musique et des arts.


Un autel dans la rue de la déesse hindou Saraswati.
A ses pieds, un cygne blanc.


    Après le festival de Durga en octobre à Calcutta (Kolkata), de nombreux artisans sculpteurs de Kumartuli voyagent dans toute l'Inde pour fabriquer des statues de Saraswati en paille et en argile. Saraswati, le visage et les mains peintes, est richement parée de tissus brillants, de joyaux, de perles et de colliers de fleurs oranges. Les statues sont exposées plusieurs jours sur des autels provisoires dans la rue avant d'être immergées dans la mer, une rivière ou un fleuve. Comme Ganesh à Bombay ou Durga à Calcutta, les effigies de Saraswati ne durent que le temps de la fête.


La déesse Saraswati portée par un étudiant à Varanasi


    Au sein de l'école, les jeunes gens se cotisent pour acheter une statue de leur protectrice ou ils la fabriquent eux-mêmes. Des plus modestes portées par deux écoliers aux plus ambitieuses trônant sur des chariots, les idoles font le tour du quartier sous l'oeil approbateur des hindous.



Un autel portatif de la déesse hindou Saraswati


    A Bénarès (Varanasi), fin février, des  processions d'écoliers et d'écolières en uniforme, descendent les marches des ghats vers le Gange, portant de petites idoles à deux ou quatre bras. Escorté de professeurs et de parents, le groupe monte dans une barque et s'éloigne de la rive.


Ecoliers portant une statue de la déesse hindou Saraswati.
Ghat de Bénares.


    Les enfants psalmodient des mantras en l'honneur de la déesse Saraswati.

« O déesse Saraswati
à la peau aussi claire que la lune couleur de jasmin
à la blanche guirlande de gouttes de rosée
au radieux et pur manteau blanc
aux bras magnifiques tenant le veena
au trône de lotus blanc
entourée et respectée des dieux, O déesse Saraswati, protège moi
Puisse tu me délivrer de ma paresse et de mon ignorance » 1


 
la déesse hindou Saraswati avec des écoliers
sur le Gange à Bénares.


    Une fois les mantras et les prières récités, les enfants immergent la statue dans le fleuve sacré et la regardent s'éloigner avec espoir. Qu'elle puisse leur apporter la réussite aux examens! En Inde, où de nombreux enfants ne vont pas à l'école, l'éducation, souvent payante, est très valorisée par les parents. L'aide de Saraswati, déesse de la connaissance est essentielle pour assurer un meilleur avenir à leur progéniture.



Statue de la déesse hindou Saraswati dérivant dans le Gange à Bénarès.

    A la nuit tombée, les lycéens et les étudiants commencent leurs processions alors que les jeunes filles restent sagement à la maison, les adolescents étant beaucoup moins recueillis que les écoliers. Traditionnellement la célébration de Saraswati est une fête religieuse d'une grande ferveur. Des chants sacrés devraient accompagner la procession et c'est sans doute le cas dans beaucoup de village.

   Ici à Bénarès, les chants religieux sont noyés dans une musique profane tonitruante. Les jeunes gens dansent sur les tubes disco des derniers films à la mode. Le visage et les cheveux saupoudrés de rouge, le front ceint d'un bandeau rouge ou orange, ils se déhanchent avec enthousiasme, s'inspirant des chorégraphies de Bollywood. L'alcool circule un peu, il y a des bagarres et les policiers armés de bâton isolent les plus énervés. Un groupe de femmes âgées regarde ce déchaînement avec désapprobation: « Ce n'était pas comme ça autrefois, » disent-elles, comme chaque année sans doute.


Char de la déesse hindou Saraswati, accompagnée de Shiva, Vishnou et Brahma.
Procession de nuit à Bénarès.



    Posée sur un chariot, parfois un camion, la déesse Saraswati est assise sur un lotus blanc, symbole de pureté. Un cygne est à ses cotés et ses quatre bras semblent bénir la foule. Elle tient un livre dans une main et joue de la vina, un instrument à cordes, de l'autre. Un deuxième chariot suit, trimbalant une sono assourdissante faite d'un empilement de haut-parleurs hétéroclites. Un troisième charriot porte le groupe électrogène, le tout relié par un grand enchevêtrement de câbles.

    Les jeunes gens, aidés de gamins et d'hommes qui se mêlent à la fête, poussent et tirent les charriots. Ils avancent difficilement sur le sol inégal. Les cahots font vaciller la statue et le mur de haut-parleurs. Cris de panique, rires, ordres contradictoires, c'est une grande pagaille. La statue retrouve enfin son assise et la procession continue jusqu'au prochain obstacle. Armés de fourche, des lycéens soulèvent les nombreux fils électriques qui relient les maisons. Les convois passent juste dessous. Les torchères encadrant une statue risquent de mettre le feu aux banderoles de la rue et les spectateurs retiennent leur souffle. Quand une vache passe, insensible au bruit et à l'agitation, la procession s'arrête. Si la vache reste au milieu du chemin, on la pousse doucement, et la déesse peut continuer son voyage.


Jeune hindou au visage poudré de rouge
s'occupant de la musique à la fête de
Saraswati,
la déesse de la connaissance.


    Dans la nuit mal éclairée, des dizaines de statues de Saraswati se succèdent pendant des heures, en direction du fleuve sacré. Parfois Saraswati n'a que deux bras, parfois le cygne est absent. Les attributs de la déesse, comme tous ceux des dieux du panthéon hindou, sont très codifiés mais le manque de moyen et l'imagination populaire aboutissent à des représentations plus ou moins fidèles. Les chars les plus ambitieux entourent Saraswati d'autre dieux: Brahma son époux, ou Ganesh son frère le plus souvent mais aussi Vishnou et Shiva.


la déesse Saraswati portée par les lycéens et les étudiants hindous


    Les jeunes hommes et leurs chariots, convergent vers le Gange. Ils soulèvent la statue et descendent les marches jusqu'au fleuve. Au milieu des cris de crainte et d'encouragement, Saraswati, qui peut mesurer deux mètres de haut, arrive enfin près d'une barque. Quelques lycéens embarquent avec l'idole. Ceux restés sur la rive dansent toujours sur la musique obsédante. Dans l'obscurité, le rameur s'éloigne peu à peu du ghat et les adolescents déposent Saraswati dans le fleuve. La déesse flotte sur l'eau entourée de dizaines de petites bougies. Laissant la place à un autre groupe, les garçons débarquent, un peu dégrisés, heureux d'avoir accompli le rite qui leur assurera le succès dans leurs études.


Sonorisation de la fête de la déesse Saraswati à Varanasi




    Les processions s'étalent sur au moins trois jours, trois jours de vacarme et de joie. Les projecteurs aveuglants qui trouent l'obscurité, la pulsation de la musique, les cris et les danses, la bousculade de la foule: tout cela crée un climat magique qui ravit les participants.
    Le lendemain on retrouve des idoles disloquées sous la proue des bateaux ou échouées sur les marches des ghats. Ephémères, une fois leur fonction remplie, les statuettes se délitent dans le fleuve sans que personne, à part les touristes, n'y prête attention.


Colliers de fleurs de la déesse Saraswati
échoués sur les marches d'un ghat à Bénarès.



    Basant Panchami est dédié à la déesse. Ce jour là, de jeunes enfants commencent l'apprentissage de la lecture et du calcul dans une cérémonie appelée  "Khalli Chuai" . Les parents aident leurs enfants à écrire « om » le diphtongue sacré qui symbolise Brahma. Ce jour est favorable pour commencer l'étude des trois R: reading (lecture), writing (écriture) et arithmetics. La croyance populaire hindou veut que les enfants qui commencent à étudier ce jour là recevront de la déesse des dons spéciaux. (2)
 

    Les grands dieux du panthéon hindouiste comme Shiva, Vishnou, Kali ou Ganesh ont de nombreux temples où les fidèles vont prier. Saraswati, au contraire, est peu présente dans les temples mais un culte lui est rendu dans les maisons particulières hindous. Son icône est posée sur un petit autel, entourée de modestes offrandes.


Petite statue de la déesse Saraswati porté par un écolier

    Le style exhubérant des idoles indiennes est très kitsch pour un regard européen. La profusion de bijoux, dorures et fleurs n'est pas sans rappeler cependant certaines saintes espagnoles ou mexicaines que les catholiques adorent avec autant de ferveur que les hindous adorent leurs déesses à quatre ou dix bras.


Catherine-Alice Palagret
avril 2008
archéologie du quotidien



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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Inde - Cuba
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