Trafic d'âmes mortes
dans le sous-sol parisien
Une fois de plus, les publicitaires convoquent les fantômes et les font parler. Loin de faire tourner les
tables comme les spirites, ces spin doctors recourent à une méthode plus efficace: une campagne d'affichage dans le métropolitain parisien; des grands hommes y hantent les couloirs. Ils sont
là pour vanter le rôle du Stif (Syndicat des Transport d'île de France). Laissons de côté les multiples évolutions de cette organisation pour ne retenir que la dernière; l'Etat s'en
retire et délègue ses missions à la Région. Le Stif n'est pas vraiment un inconnu mais les voyageurs s'en souciaient fort peu. Vexé d'être ignoré, le Stif a décidé de mettre les points sur
les i et de préciser son nouveau rôle en communiquant.
Archimède et Christophe Colomb, deux hommes célèbres dans les couloirs du métro parisien.
Et Indiana Jones.
Campagne de communication du Stif
Comme un maître d'école, le Stif nous pose des questions et n'ayant que peu de confiance dans
l'étendue des connaissances du voyageur lambda, il fait répondre des fantômes illustres, des "people" de l'ancien temps.
Qui a inventé le ticket t+? Qui a
imaginé Noctilien?
Qui adapte les horaires? Qui multiplie le nombre de
bus?
Qui augmente le nombre de métros? Qui ajoute des trains et des RER?
Qui modernise les trains? Qui
développe les transports?
Qui orchestre les transports? Qui a crée
Voguéo?
A toutes ces questions angoissantes qui taraudent le voyageur, une seule
réponse:
"Le Stif bien sûr"
Campagne de communication du Stif dans le métro parisien.
Cette révélation est inscrite dans une bulle sortant du cerveau des grands hommes, tous sélectionnés pour leur pensée rigoureuse. Ces hommes célèbres sont des icônes, connues de tous. Comme dit
la publicité Apple "Think different": « Vous pouvez les glorifier ou les vilipender, ne pas être d'accord avec eux mais la seule
chose que vous ne pouvez pas faire est les ignorer parce qu'ils ont changé le monde .»
Archimède le mathématicien, Galilée l'astronome, Léonard de Vinci l'ingénieur, René Descartes le
mathématicien et philosophe, Christophe Colomb le découvreur, Wolfgang Amadeus Mozart le musicien, Charles Darwin le théoricien de l'évolution, Albert Einstein
le physicien, Gustave Eiffel l'ingénieur et le moins connu de cette glorieuse assemblée, Fulgence Bienvenüe, le créateur du métro, tous, comme un choeur antique, nous
disent la vérité sur le rôle du Stif. Nous ne saurions mettre en doute leur jugement.
Archimède et Eiffel
Alors qu'Apple faisait défiler des visages d'icônes comtemporaines sans les nommer (Einstein, Bob Dylan, Maria Callas, Gandhi,
Picasso etc), sachant que son public en reconnaîtrait la plupart, le Stif est plus pédagogue. Il est vrai qu'il n'est pas évident d'identifier Archimède sur une gravure où rien
ne renvoie à l'Antiquité. L'affiche, donc, donne le nom, les qualifications et les dates de naissance et de mort des grands hommes.
Qui augmente le nombre des métros?
Fulgence Bienvenüe, le
créateur du métro, le sait mieux que quiconque.
Qui adapte les horaires?
Charles Darwin s'y connait en adaptation et évolution.
Un homme illustre embauché par le Stif pour vanter les mérites des transports en commun.
Décidément, grâce à la publicité, les âmes mortes ne risquent pas le chômage.

Chistophe Colomb et la navette
fluviale, Léonard de
Vinci
Mozart
un homme illustre qui sait naviguer.
Au contraire de la publicité Adecco qui associe Coluche et Gandhi au travail temporaire, valeur très éloignée des leurs, le Stif associe ses héros à l'imagination et à la rigueur.
Par leurs inventions et leurs théories ces personnages ont changé leur époque, ils l'ont éclairée. Si les publicitaires sont à court d'idée et cherchent d'autres personnages illustres
retournés à la poussière depuis longtemps, ils peuvent relire Baudelaire. Dans "les Fleurs du Mal", le poème "Les Phares" énumère quelque noms:
Michel-Ange et Léonard de Vinci ont trop servi mais il reste Rubens, Rembrandt, Watteau, Goya, Delacroix. Que des peintres, pas assez vendeurs pour des produits techniques, mais ils iraient
bien pour la décoration ou les parfums! Si ce n'est déjà fait.

Qui multiplie le nombre de bus?
René Descartes sait compter.
Un homme illustre embauché par le Stif
pour vanter les mérites des transports en commun.
Qui a inventé le Ticket t+?
Tout est relatif pour Albert Einstein
Sur les affiches du Stif, il n'y a pas de femmes pour nous apporter la bonne parole, ou alors elles sont bien cachées. Les femmes sont-elles encore associées à l'incompétence
scientifique ou technique dans l'imaginaire des pubards? Marie Curie, entre autres, n'était pas dépourvue de talent! Il n'y a pas nom plus d'ingénieurs ou de savants vivants. Leur
renommée est-elle moindre ou sont-ils plus difficiles à convaincre?
Qui a crée Voguéo, qui modernise les trains?
Christophe Colomb et Leonard de Vinci répondent.
Maintenant seuls les cancres ignoreront qui est le patron des transports en commun de l'Ile de France:
Le Stif!
Et quand les rames du métro seront saturées ou en retard, le milliard annuel d'usagers saura à qui s'adresser. Aux heures de pointe,
les voyageurs qui s'engouffrent dans les couloirs au coude à coude aperçoivent à peine les affiches mais ceux qui s'entassent sur les quais ont tout leur temps pour les contempler, en
attendant une rame immobilisée quelque part dans le vaste espace souterrain. Ils peuvent aussi étudier leur ticket dont l'identité visuelle a changé. Le
troisième âge en est encore à regretter les tickets jaunes et bruns (ticket chic, ticket choc) que les tickets mauves pâlissent et s'orne du logo du Stif.
Comme les grands hommes, le Stif va-til changer notre vie? Voilà une belle ambition.
Rappelons, pour être fairplay, que Paris possède le meilleur maillage de métro.
Mozart, Léonard de Vinci et
Gustave Eiffel orchestrent les mouvements de foule.
Couloirs du
métro calmes entre deux charges de voyageurs
Et la nuit, alors que le métro est désert, que les rails gémissent et que le sol se boursouffle, les âmes mortes emprisonnées s'échappent-t-elles de leur cadre? Et
voit-on:
se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ; 1
1- Les Phares dans Les Fleurs du Mal. Charles Baudelaire.
voir: Coluche et Gandhi au service d'Adecco,
entreprise de travail temporaire.
La reine décapitée Marie-Antoinette vendeuse de café chez Lavazza
Mai
2008
Catherine-Alice Palagret
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