6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 00:52



    En Inde du sud, le spectacle de la rue est un tourbillon de couleurs, tantôt violentes, tantôt pastels. Les maisons et les saris des femmes sont roses, vertes, rouges, jaunes, bleu canard, safran. Au milieu de cette symphonie visuelle, les rayures verticales rouges et blanches sont presque sévères. Elles signalent un lieu sacré: un bassin, un temple, un autel. Tous les dieux du panthéon hindou, Vishnou, Shiva, Ganesh ou le dieu local Aiyanar (ou Ayyanar ou Ayainar) s'annoncent par des rayures rouges et blanches. Ce motif binaire obsédant rythme le paysage des villes et des campagnes indiennes.



Clôture aux rayures rouges et blanches
temple du dieu villageois Aiyanar ou Ayainar ou Ayyanar, au Tamil Nadu


    A Varanasi (Bénarès), dans l'état d'Uttar Pradesh, les marches du ghat de Kedar sont peintes alternativement de rouge et de blanc. Le pélerin, après avoir fait ses ablutions rituelles dans le Gange, le fleuve sacré, remonte vers les temples recouverts de rayures verticales.




Le ghat de Kedar à Varanasi au bord du Gange.
Rayures rouges et blanches, horizontales et verticales.



    Le blanc est une absence de couleur qui signifie le retrait du monde et de ses plaisirs, c'est la couleur de la mort. C'est aussi la couleur de la pureté et de la paix.



Nandi le taureau blanc, le véhicule de Shiva



Bakthis, pélerins de Shiva vêtus de rouge


    Le rouge au contraire est dynamique, violent, il signifie la rupture de l'ordre et la vie. C'est la couleur du feu, du piment. Les murs du temple de la déesse Durga sont peints en rouge. Elle combat les démons de l'ignorance. Khali la féroce guerrière tire une langue rouge pour effrayer ses ennemis et la paume de ses mains est rouge.



Réserve d'eau et temple à Maduraï, au Tamil Nadu

    Ces deux couleurs franches aux significations opposées sont peintes alternativement sur les clôtures des temples, répétées hypnotiquement sur plusieurs mètres. Elles mettent en garde le passant. Les rayures rouges et blanches signalent une limite, un seuil. Si vous franchissez ce seuil vous entrez dans un autre univers, l'univers sacré. Vous pénétrez dans un espace de recueillement et de ferveur, le sanctuaire des dieux.


 
Mur d'un temple aux rayures rouges et blanches
et rayures noires et blanches délimitant un terre-plein central.

Sur la route de Gingee, au Tamil Nadu

    Cette structure répétitive envoie un double message qui se trouve dans la mythologie indienne: recueillement et combat, méditation et action. Les dieux sont souvent des guerriers plus que des sages ou les deux à la fois. Comme dans la mythologie grecque, les dieux et déesses ont des relations amoureuses dignes d'un soap bollywoodien, faites de rivalités, de traitrise et de jalousie. Leur généalogie, compliquée par leurs diverses incarnations est très complexe. Brahma est le créateur, Vishnou maintient l'ordre du monde et Shiva est le destructeur mais aussi la puissance reproductrice. Ces trois dieux ne font qu'un dans la trimurti hindoue (la trinité), ils coexistent et sont complémentaires.



Chariot de cérémonie devant le temple de Tiruchirapalli.
Rayures rouges et blanches verticales et concentriques



    A Tricky (Tiruchirapalli), le temple est entouré de sept enceintes. Une partie de l'une d'elles est peinte de bandes rouges et blanches alternées. Le chariot de cérémonie et ses lourdes cordes de chanvre reste là en attendant la prochaine procession. Ses roues sont ornées de cercles concentriques et de triangles rouges et blancs.



Marches rayées de rouge et blanc descendant vers le bassin sacré
dans le temple de Kanchipuram


    A Madurai, au temple de Meenakshi, soeur de Vishnou et épouse de Shiva, les murets et les marches du grand bassin sont ornés de rayures. A Tanjore (Tanjavu) dans l'enceinte du temple de Brihadishwara, un petit temple porte des rayures délavés.



temple de Brihadishwara



Muret de séparation pas encore peint dans une rue de Varanasi



Peinture en rouge et blanc d'un muret de séparation
dans une rue de Varanasi

    Dans les lieux profanes, les rayures sont souvent de différentes couleurs: jaunes et noires le long des trottoirs. En occident aussi, les rayures signalent un seuil à ne pas dépasser sous peine de danger. Sur les routes ou les parking, les zones interdites ou à éviter sont zébrées de jaune, de noir ou de rouge et blanc.



Barrière de sécurité à Paris



    Les rayures rouges et blanches des temples hindous sont proches du motif obsessionnel de Daniel Buren.


Enceinte d'un temple au Tamil Nadu


    En Europe au moyen-âge 1, les étoffes rayées étaient une marque d'exclusion ou d'infamie. Ceux que la société chrétienne réprouvait en portaient: jongleurs, musiciens, bouffons, bourreaux, prostituées, condamnés, juifs, musulmans. On soupçonnait tous ces gens d'être des hérétiques et d'avoir commerce avec le Diable.
 

    A l'époque romantique, les jeunes gens acquis aux idées nouvelles de liberté et de progrès affirmaient leur indépendance en portant des vêtements rayés qui offusquaient le bourgeois.


    A l'époque moderne, les nazis ont repris les codes du moyen-âge en  imposant aux déportés des camps de concentration un uniforme rayé gris et blanc. Les rayures sont négatives avec l'uniforme des bagnards et des prisonniers ou les costumes à larges rayures des souteneurs. Les rayures des maillots des sportifs et celles des drapeaux sont positives. En mode, elles ne sont jamais passe-partout. Les larges rayures des robes de Courrèges  proclamaient la libération de la femme. Maléfiques ou bénéfiques, les rayures sont toujours remarquables, elles sont là pour être vues, pour désigner celui qui les porte, pour symboliser un état. Elles ne sont jamais anodines.




Ghat de Varanasi (Bénarès). Rayures rouges et blanches horizontales sur les marches et images des dieux dont Hanuman


    En Inde, les rayures encerclant les temples et les bassins sont soigneusement repeintes après chaque mousson. Après les pluies diluviennes qui apportent la vie aux terres asséchées mais aussi le chaos, il faut remettre de l'ordre, rétablir les limites.



Liens:

Catherine-Alice Palagret
juin 2008
archéologie du quotidien

1- L'Étoffe du diable - une histoire des rayures et des tissus rayés. Michel Pastoureau.


Partager cet article

Published by Catherine-Alice Palagret - dans Archéologie du quotidien
commenter cet article

commentaires

Padparadscha 12/02/2016 14:34

J'aime beaucoup votre blog, vos posts sont informés et d'une grande finesse.