7 juin 2008 6 07 /06 /juin /2008 22:50


Regrets, une oeuvre conceptuelle interactive de Jane Mulfinger et Graham Budgett


    Confiez vos regrets à la toile numérique: dans le cyber-espace, quelqu'un vous entendra soupirer. A Issy-les-Moulineaux, des Collecteurs de Regrets portent un ordinateur sur le dos, tels des sherpas à l'assaut de notre amertume. Ils proposent aux passants d'écrire leurs regrets et de les envoyer sur internet.


Confiez vos regrets à l'ordinateur
Les arts numériques réinventent la ville

    Seuls les poètes sèment leurs regrets à tous vents. La plupart des gens gardent leurs états d'âme pour eux. Les regrets sont au secret, enfouis dans la mémoire ou dans un journal intime. Pourtant le sentiment d'inaccomplissement ou de ratage, qu'il soit discret ou envahissant existe chez la plupart des humains, même chez ceux qui proclament haut et fort qu'ils n'ont aucun regret. Le confessionnal numérique à dos d'homme interroge notre capacité à énoncer ce qui nous peine.

Regrets d'Aragon et de Brassens


    Place de la mairie, un homme jovial fanfaronne: "Je vis dans le bonheur". Des passants se détournent craintivement, d'autres sont offusqués par cette indiscrétion tant le mot regret a une forte charge affective, intime. Il scelle une séparation ou un abandon: sans regret? Avec précautions, le mot regret annonce un échec ou un bouleversemnt radical: j'ai le regret de vous annoncer que... . Il peut aussi constater un changement définitif: « regrets éternels », formule classique et mensongère inscrite sur les couronnes mortuaires et les pierres tombales. Le mot peut aussi s'employer de manière anodine: Ah, je regrette, je ne suis pas du quartier ... .


Les sherpas de l'amertume collectent les regrets


    Regrets et remords sont des sentiments assez proches et ce qui n'est qu'un jeu pourrait déboucher sur des aveux étonnants. A Issy-les-Moulineaux, les collecteurs de regrets accueillent toutes les confidences. Un jeune homme tape quelque chose qui semble lui tenir à coeur, en vérifiant que personne ne lit par dessus son épaule. Le médiateur regarde discrètement de l'autre côté. L'anonymat est essentiel. Un groupe d'amis s'amuse à inventer n'importe quoi. Chaque phrase commence par « Je regrette » et la suite est banale, farfelue, surréaliste ou sincère.

      Envoi d'un message de regret, Issy-les-Moulineaux.
Les arts numériques réinventent la ville




    Je regrette ... qu'il pleuve           
    Je regrette ... d'avoir oublié mon parapluie
    Je regrette les terrifiantes merveilles de Pallas 21
    Je regrette ... d'avoir menti
    Je regrette ... Non, rien de rien, non, je ne regrette rien
    Je regrette ... que pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous     l'ayez vu
    Je regrette ...  .....

    Les regrets collectés iront rejoindre une vaste banque de données constituée par deux américains: Jane Mulfinger et Graham Budgett, de l'Université de Californie à Santa-Barbara. Leur projet relève de l'art conceptuel et de la sociologie, c'est un jeu entre la sphère privée et la sphère publique. Les créateurs ont déjà archivé des milliers de regrets à Santa Barbara en Californie, à Cambridge en Angleterre et à Linz en Autriche. L'étude des archives permettra peut-être de dégager des tendances en fonction des pays ou des lieux (université, marché, rue etc ...). Pendant le festival, les messages sont visibles sur un écran dans la tente du village numérique, en temps réel. On peut aussi les consulter sur le site www.regrets.org.uk/

Jane Mulfinger et Graham Budgett
les créateurs de "Regrets" 
collectent les messages



  En envoyant notre regret dans le vaste espace digital nous recevons cinq autres messages qu'un logiciel a sélectionné: nous ne sommes pas seuls, d'autres ont des regrets similaires. Le dispositif est une métaphore: nous enlevons le fardeau de nos épaules pour le mettre sur le dos de quelqu'un d'autre.




Hésitation sur le clavier avant d'envoyer le regret dans le cyber-espace



    Un assistant porte un grand parapluie blanc. Il protège le sherpa collecteur de regret, l'ordinateur et les participants ... du regret? Sur le parapluie on peut lire:
I regret not telling my father what I thought of him
Je regrette de ne pas avoir dit à mon père ce que je pensais de lui
I regret the passing of time and wind
Je regrette le passage du temps et du vent
etc ...


Envoi d'un message de regret, Issy-les-Moulineaux.

Les arts numériques réinventent la ville



    Les évolutions technologiques, wi-fi, mobiles, internet, modifient l’espace, le temps et notre relation aux autres. Nous pouvons être en contact permanent avec nos amis ou des inconnus dans le vaste espace électrique et ignorer ceux qui nous entourent dans l'espace réel. Aujourd'hui Du Bellay publierait ses « Regrets » sur Internet, il tiendrait un blog pour partager ses désillusions et ses colères avec ses amis restés au pays et avec des milliers d'inconnus.


Graham Budgett et un homme de regret



    Cette intervention conceptuelle de Jane Mulfinger et Graham Budgett est une des vingt et une oeuvres du troisième Cube festival, une déambulation numérique et poétique dans la ville. Les promeneurs curieux s'initient à l'art numérique interactif, les gamins sautent d'une oeuvre à l'autre en répondant à leur questionnaire. Les gens sérieux se hâtent vers le marché ou le bureau de tabac. Les habitués du jardin papotent sans rien remarquer de bizarre; à côté, des jeunes gens branchés commentent les oeuvres savamment.


Regrets projetés sur une façade à Cambridge


      A Cambridge les regrets collectés par Jane Mulfinger et Graham Budgett étaient projetés sur le mur de la mairie à la nuit tombée. Voir ses regrets les plus intimes livrés à la vue de tous doit être une expérience troublante. L'expérience n'a pas été possible à Issy-les-Moulineaux. Début juin, l'obscurité vient trop tard. Il serait intéressant que les regrets apparaissent de manière aléatoire sur les panneaux d'affichage électroniques de la ville. Le passant, surpris, serait déstabilisé quelques secondes par des phrases énigmatiques mêlées aux horaires d'ouverture de la piscine et à l'annonce du prochain conseil municipal.



Regrets projetés sur la façade de la mairie à Cambridge


 
    En décembre dernier, les new-yorkais ont participé au
"Good Riddance Day". Il s'agissait de se débarrasser des mauvais souvenirs de l'année en écrivant ses galères sur un papier avant de le jeter dans une déchiqueteuse. L'évènement n'était pas artistique, seulement thérapeutique.


     Certains plantent leurs soucis en terre ou crient dans le désert, d'autres s'en remettent à un confesseur ou un psychanalyste, d'autres encore préfèrent le non-dit. Dire ses regrets a une vertu thérapeutique et ces nouveau rites païens, où l'aveu est nécessaire mais non la punition, proposent des solutions ludiques et gratuites.



Des regrets à tout âge


                                                          

Le Cube Festival :
Les arts numériques réinventent la ville
Issy-les-Moulineaux,
www.cubefestival.com


Du mardi 3 au dimanche 8 juin 2008
Exposition d’art numérique dans la ville :
Village Festival (Esplanade de l’Hôtel de Ville)











Catherine-Alice Palagret
art numérique

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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Art contemporain
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