14 novembre 2008 5 14 /11 /novembre /2008 20:38

    Nature fragile

     Triste et étrange spectacle au matin du 1er février 2008. Des pompiers sortaient quelques  fauves, oiseaux et fossiles d'un magasin encore fumant.  Les spécimens naturalisés presque méconnaissables gisaient sur le trottoir de la rue du Bac à Paris. Dans la nuit, la célèbre galerie de taxidermie et d'entomologie ­Deyrolle avait brûlé. Du cabinet de curiosités unique en Europe il ne restait presque que des morceaux carbonisés et des cendres noyées d'eau.
Quelques papillons épinglés dans des boîtes ont étonnamment résisté à une fournaise d'environ mille degrés. Des alligators, un zèbre, une gazelle sud-africaine, un ours, un lion, toute une ménagerie a péri dans les flammes. Un vrai désastre!


Skull de Jan Fabre, crâne recouvert d'élytres de scarabées
tenant un furet en fourrure synthétique

Vente aux enchères au profit des "Amis de Deyrolle"

     Aussitôt accourus, les photographes ( Nan Goldin, Karen Knorr, Sophie Calle, Laurent Bochet) ont photographié le sacrifice des animaux morts une deuxième fois. Un peu plus tard, des plasticiens ont créé des oeuvres à partir des objets et débris récupérés dans les décombres. Parmi eux: Mark Dion, Jan Fabre, Yann Arthus-Bertrand, Jean-Michel Othoniel, Pierre Alechinsky, Claude et François-Xavier Lalanne, Stéphane Pencreac'h, Pascal Bernier, Bettina Reims, Charwei Tsai, Bernar Venet etc ....


La petite galerie de l'Evolution Deyrolle avant l'incendie

   Jeudi 13 novembre au soir, ces oeuvres constituant "Nature fragile, le cabinet Deyrolle" ont été mises en vente par la maison Christie's au profit du cabinet Deyrolle, à la Fondation de la maison de la chasse et de la nature à Paris. «Il nous faut 250 000 à 300 000 € pour reconstituer le mobilier du cabinet des papillons et des insectes qui a été détruit», expliquait hier, avant la vente, Louis-Albert de Broglie, PDG de Deyrolle. 1

     La vente organisée  a atteint 260 000 €. L'argent récolté ira à l'association "Les Amis de Deyrolle", créée après le sinistre, pour reconstituer les collections scientifiques parties en flamme.


Burnt trophies, Mark Dion 2008, détail tête de sanglier
Vente aux enchères au profit des "Amis de Deyrolle"

     L'oeuvre de Mark Dion "Burnt trophies" s'est vendue 26 000 €. Sur des boiseries noircies par le feu, sont accrochés des cornes de cervidés et un trophée de sanglier. Sur le dessus de la cheminée murée trônent trois oiseaux empaillés rescapés de l'incendie. Mark Dion s'inspire depuis longtemps des cabinets de curiosités ( History trash dig 1996, theatrum mundi: armarium 2001) et des vitrines de musée d'histoire naturelle. Ses oeuvres contiennent des animaux naturalisés ou des naturaliae présentés avec dérision, parodiant la démarche scientifique: Flamingo (2002) un flamand enduit de goudron posé sur une caisse; Polar Bear (1991) une peluche d'ours blanc aussi posé sur la caisse qui pourrait le transporter; Park: mobile Wilderness Unit (2001), un bison dans une vitrine roulante. Le cabinet de curiosités Deyrolle aurait pu l'inspirer et "Burnt trophies" est l'oeuvre la plus emblématique de la vente aux enchères.


Burnt trophies, Mark Dion 2008
Vente aux enchères au profit des "Amis de Deyrolle"

    Skull de Jan Fabre, un crâne mordant un furet en fourrure synthétique a aussi été adjugé à 26 000 €. Charwei Tsai a recouvert un crâne de minuscules caractères noirs, Stéphane Pencreac'h a crucifié une oie blanche. Vincent Beaurin a enveloppé une chèvre calcinée (Isabel) dans une couverture de survie couleur or; Pascal Bernier expose un ironique accident de chasse: un canard à la tête entourée de bandage qui rappelle les souffrances qu'endurent les animaux.


Accident de chasse, (flying duck), Pascal Bernier 2008
Canard naturalisé, bandage, acrylique
Vente aux enchères au profit des "Amis de Deyrolle"

    La taxidermie se nourrit de la mort. Les corps sans vie sont alors travaillés pour avoir l'air vivant mais ce n'est qu'une mort figée, un simulacre bizarre qui peut mettre mal à l'aise même si on admire la virtuosité du taxidermiste. Les oeuvres  mises aux enchères, exposées dans une salle du Musée de la Chasse et de la Nature, parlent toutes de la mort et de la fragilité de la vie, parfois crûment en montrant la photo d'une chèvre calcinée (Nan Goldin) par l'incendie, parfois avec humour avec le canard blessé et l'oiseau crucifié.


Croix sauvage, Stéphane Pencreac'h
Vente aux enchères au profit des "Amis de Deyrolle"

    Créée en 1861 par Jean-Baptiste Deyrolle, la maison était célèbre pour son cabinet de curiosités et ses animaux naturalisés. Elle est plus qu'un simple magasin, c'est une institution parisienne, un petit musée privé, un lieu de promenade apprécié des artistes, des décorateurs, des enfants et des curieux. Premier fournisseur de l’Instruction Publique dès 1866, Deyrolle a fourni pendant plus de cent ans, les écoles primaires, les collèges et les universités du monde entier en matériel pédagogique. Des générations d'enfants ont contemplé des planches animalières, des cartes géographiques et des leçons de choses du "Musée scolaire Deyrolle". sur les murs de leur classe. Aujourd'hui la maison Deyrolle édite de nouvelles planches pour sensibiliser les écoliers à l'écologie.


Portrait de Louis-Albert de Broglie devant Burnt trophies de Mark Dion
avant la vente aux enchères au profit des "Amis de Deyrolle"

     Le propriétaire Louis-Albert de Broglie a racheté Deyrolle en 2001. Il est aussi connu pour son conservatoire de la tomate du Château de La Bourdaisière, en Touraine, au bord de la Loire. On y trouve 650 variétés de ce légume-fruit aux goûts très divers.



Liens sur ce blog:

Pascal Bernier: le canard victime d'un accident de chasse: art et taxidermie

 

le diaporama de l'incendie, dans le New-York Times





Nature fragile, le cabinet Deyrolle
Vente aux enchères le jeudi 13 novembre 2008 à 19 heures
Musée de la Chasse et de la Nature, 62 rue des Archives, Paris 3è.


Maison Deyrolle, 46 rue du Bac, Paris 6è.
Christie's, 9 avenue Matignon, Paris 8è.
Catherine-Alice Palagret
novembre 2008
cabinet de curiosités


1 - in Le Parisien


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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Cabinet de curiosités
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