3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 00:28

    Face aux monumentales sculptures patriotiques d'Antoine Bourdelle, les squelettes de fer rose de Gloria Friedmann semblent bien frêles. Alors que Bourdelle exalte les morts pour la France avec puissance mais aussi grandiloquence, les pantins de la plasticienne s'opposent avec ironie à tous ce pathos.



Cabaret, Prière
Gloria Friedmann au musée Bourdelle

     Bourdelle (1861-1929) modèle des corps puissants, muscles tendus dans l'effort, vivants, survivants du massacre. Gloria Friedmann fabrique des  squelettes stylisés, dérisoires tiges et plaques soudées évoquant les os, ce qui reste après la pourriture du corps. Comme une plaisanterie, la couleur rose des pantins leur enlève tout caractère morbide. Cette danse macabre nous fait sourire.



Cabaret, Prière, Gloria Friedmann
devant un fragment de l'Epopée polonaise de Bourdelle, 1929

    Gloria Friedmann présente cinq squelettiques allégoriques. Suicide (par révolver), Prière, Pendu, Le Baiser, Narcisse  et Reddition.



Cabaret, Suicide, Gloria Friedmann
     La série de squelettes est intitulé Cabaret en référence à « Adieu à Berlin » roman de l'écrivain anglais Christopher Isherwood 1, 1939, ou au film Cabaret de Bob Fosse, 1972, inspiré du roman. Cabaret se passe à Berlin dans une ville où les folles fêtes nocturnes ne sont que le prélude au désastre. La danse macabre masque le cynisme et le désespoir de tous les paumés qui cherchent à s'étourdir. L'Allemagne glisse inexorablement vers le nazisme.



Cabaret, Prière, Gloria Friedmann
pendant ironique d'une statue de Bourdelle

    Les ironiques pantins filiformes de Cabaret annoncent la catastrophe à venir; les monuments aux morts de Bourdelle (1861-1929) commémorent la tragédie déjà advenue de 1870, en grandes envolées lyriques.





Cabaret, Pendu, Gloria Friedmann
devant un fragment de l'Epopée polonaise de Bourdelle, 1929
 
   Malgré l'humour évident, les pantins roses sont écrasés par les sculptures de Bourdelle qui dégagent une profonde humanité. Bourdelle n'est pas dupe de l'enthousiasme guerrier: sur le monument aux morts de Montauban, il représente un héros au corps d'homme et au visage d'adolescent, discrète manière de protester contre la guerre qui fait de la jeunesse de la chair à canon.



Etude pour le monument aux morts de Montauban
bronze d'Antoine Bourdelle, 1902
   Le monument aux morts de Capoulet et Junac en Ariège montre deux têtes hurlantes incarnant la peur, la souffrance et la mort. Si la commande est de célébrer les valeurs patriotiques, l'héroïsme, le sacrifice, Bourdelle montre aussi les ravages de la guerre.



Cabaret, le baiser, Gloria Friedmann (2008)
à côté d'une vieille bacchante (1903) de Bourdelle 
    Après la guerre de 14-18, Louis-Ferdinand Céline écrira dans « Voyage au bout de la nuit »: « La poésie héroïque possède sans résistance ceux qui ne vont pas à la guerre et mieux encore ceux que la guerre est en train d'enrichir énormément. » Bourdelle aurait sans doute été d'accord.



Tic-Tac, Tic-Tac de Gloria Friedmann (2008)
appartement d'Antoine Bourdelle
     Continuant sa série de vanités comiques, Gloria Friedmann installe un squelette argenté, assis sur la cheminée de l'appartement de Bourdelle. Pour être encore plus explicite, le memento mori est entouré de six pendules roses dont le tic-tac trouble à peine l'ambiance feutrée de la pièce.



Le parfait amour, Gloria Friedmann, 2008


    Dans une grande pièce blanche se trouve "le parfait amour", un homme tenant dans ses bras le squelette d'une mariée au long voile. Le squelette coiffé d'un voile de mariée est une figure récurrente des films d'épouvante mais ici le long nez rouge à la Pinocchio contredit l'aspect macabre du groupe en plâtre. Reste le grotesque d'un amour parfait qui ne se réalise qu'avec une morte.



Le parfait amour, Gloria Friedmann

    Sous les arcades du jardin, derrière les allégories de Bourdelle  sont posés Oryx + Crake, deux écorchés du futur: un homme et une femme faits de câbles, de prises électriques et de souris d'ordinateur. La femme est enceinte d'un écran de télévision.



Oryx + Crake de Gloria Friedmann (2007)
et allégorie de Bourdelle
  Oryx + Crake sont deux personnages du roman de science-fiction de Margaret Atwood où l'humanité subit des mutations génétiques. Elle décrit le pire des mondes issu d'une catastrophe planétaire. Allégories du monde numérique et de la fuite en avant vers un progrès incontrôlé, les statues de Gloria Friedmann parlent de la perte d'humanité. Comme les squelettes, ses androïdes  n'ont plus rien de charnel, seul leur forme les rattache à l'humain, comme un écho assourdi.



Oryx + Crake de Gloria Friedmann

   Gloria Friedmann mêle l'absurde, le grotesque et le macabre. A côté, les lourdes allégories d'Antoine Bourdelle (l'Eloquence, la Victoire, la Liberté et la Force) parlent d'un temps moins désenchanté.




Autres oeuvres de Gloria Friedmann au musée Bourdelle:
- Metropolis et Monsieur X dans la salle des Plâtres.
- Eux, animaux naturalisés dans l'atelier de Bourdelle.
- Hello, un oeuf craquelé posé sur un sofa rose dans l'appartement de Bourdelle.
- La Matrix, statue de femme portant un globe.
- Garden-party, pots de métal vert, dans le jardin.
- Les cosmonautes, dix bustes identiques dédiés à des personnalités.



 
L'appartement d'Antoine Bourdelle
Hello,oeuf craquelé révélant une tête de mort
Gloria Friedmann, 2008



 
    Le musée Bourdelle a donné carte blanche à Gloria Friedmann, plasticienne née en 1950 en RFA et vivant en France. L'exposition s'intitule Lune rousse: " la lune rousse apparaît dans un ciel sans nuages avec l'annonce d'un lendemain difficile."



Gloria Friedmann, Lune rousse
Du 9 octobre 2008 au 1er février 2009
Musée Bourdelle
16, rue Antoine Bourdelle, Paris 15eme


 
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Texte et photos
février 2009

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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Art contemporain
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