11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 18:47

    Dans une atmosphère crépusculaire, Gregory Crewdson met en scène un univers d'une inquiétante banalité. Banlieues tranquilles du rêve américain où rôde la dépression, la solitude et l'attente.

Untitled (Esther terrace) 2006
détail

    Mêlant le style documentaire de William Eggleston et Joel Meyerowitz et la photographie mise en scène de Jeff Wall ou, à l'opposé de David LaChapelle, Gregory Crewdson crée un monde à la limite du rêve et du cauchemar.


Exposition "Sous la surface des roses" de Gregory Crewdson
Galerie Daniel Templon

   « Tout l’enjeu est de créer son propre monde. Le mien est un décor sur lequel je projette mes propres drames psychologiques. » déclare Gregory Crewdson.

       Là où David LaChapelle s'échappe totalement du réel pour construire un univers fantasmatique très kitsch, Gregory Crewdson se sert du réel en photographiant des rues existantes qu'il dé-réalise par l'éclairage ou en construisant des décors d'intérieur hyper-réalistes. Ses personnages sont au milieu d'une histoire dont nous ne connaîtrons ni le début ni la fin. Quelque chose est déjà advenu ou va advenir, nous ne voyons que l'attente ou la déception. Le désir d'une vie différente et l'impossibilité de l'atteindre semblent hanter les personnages.


Exposition "Sous la surface des roses" de Gregory Crewdson
Galerie Daniel Templon

    Dans une chambre au papier peint et à la moquette bleue ternie, une femme se regarde dans un miroir ou se reflète un homme âgé (blind reflection). Dans les intérieurs, les acteurs immobiles se fondent avec les meubles.


Exposition "Sous la surface des roses" de Gregory Crewdson
The father

    Dans un salon sombre, un vieillard en robe de chambre (the father) est assis dans un fauteuil; il regarde une télévision hors champ. La lumière vient d'une lampe derrière lui, de l'écran bleuté et de la cuisine où une femme vue de dos s'active. L'appartement est modeste et vieillot sans être misérable.
    Une femme (the mother) au visage vide est assise dans sa baignoire dans une salle de bain éclairée au néon. Des médicaments sont posés sur le lavabo. Le miroir reflète un lit défait.


Untitled (The Madison) 2006

      Dans les paysages, les personnages sont minuscules. Dans un centre commercial au parking désert, des groupes d'individus attendent. Une femme est au balcon dans une rue (Esther terrace) bordée de maisons blanches en bois comme on en voit dans les tableaux d'Edward Hopper. Qu'est-ce qui se cache sous la passivité de ces êtres fantomatiques? Une violence sourde ou un épuisement émotionnel?

Exposition "Sous la surface des roses" de Gregory Crewdson
Untitled

      Les images fourmillent de détails (téléphone, flacons de médicaments, penderie entr'ouverte, vélo abandonné), autant d'indices auxquels nous nous accrochons pour élucider l'énigme de ce temps figé.


Exposition "Sous la surface des roses" de Gregory Crewdson
Untitled, détail
Galerie Daniel Templon


    
Crewdson ne prend pas de photo, il les fabrique. Ses images léchées ne laissent aucune place au hasard et nécessitent un budget important. Ce sont des mises en scène réalisées d'après un story-board avec des acteurs, un directeur de la photographie (Richard Sands) et de nombreux techniciens (maquilleur, accessoiriste, décorateur, éclairagiste, script). Crewdson ne photographie pas lui-même, il dirige une équipe, comme Jeff Koons ou Damian Hirst. D'après ses croquis, les intérieurs sont complètement créés en studio. En extérieur, après repérage d'un site intéressant, la production bloque la rue pour deux ou trois jours, réorganise le réel et ajoute la pluie, la poussière ou la neige nécessaire.

   Les photos de grand format (145 x 223 cm) sont réalisées avec une chambre. L'image est ensuite retravaillée par ordinateur pour accentuer ou modifier les effets de lumière. Ces appartements sans charme, ces rues et ces parkings presque déserts, captés à la tombée de la nuit dans une lumière bleutée distillent une atmosphère déprimante, bizarre. "C'est un moment magnifique pour moi (quand la photo est enfin ce que je voulais). Tout est aligné, le monde fait sens. Ordre, perfection même." déclare Gregory Crewdson. 1

    Crewdson photographie les petites villes rurales de Nouvelle Angleterre en voie de disparition. L'influence du peintre Edward Hopper, du cinéaste David Lynch et des séries télévisées est complètement assumée. "Les artistes que j'aime le plus sont liés à un territoire, comme Cheever, Edward Hopper ou même Norman Rockwell."


Gregory Crewdson explique son travail sur Ovation Tv


    
Professeur de photographie à l’université de Yale, Gregory Crewdson incarne la nouvelle génération de la «photographie mise en scène» (staged photography). Il est né en 1962 à New York, où il vit et travaille.

    Son père était psychanalyste. Le photographe raconte qu'enfant il collait son oreille au plancher pour essayer d'écouter ce que les patients disaient dans le cabinet en-dessous. "
Tout ce que je savais, c'est que c'était secret et interdit ". Son père lui interdisait de saluer ses patients s'il les rencontrait par hasard dans la rue. Les photographies de Gregory Crewdson illustrent sa vision enfantine du monde: les personnes les plus anodines cachent de lourds secrets et, sous une trompeuse banalité, sous la surface, le monde est plein de mystères dangereux. Le réel n'est pas ce qu'il paraît, il faut le réinventer.


Beneath the Roses (Sous la surface des roses)
Du 28 février au 25 avril 2009
Du lundi au samedi. 10h-19h
Galerie Daniel Templon
30, rue Beaubourg 75003 Paris
01 42 72 14 10


Liens sur ce blog:
David LaChapelle à la Monnaie de Paris
Controverses, photographies à histoires

Palagret


1- Solitudes et multitudes, l'approche singulière de C. Amy Larocca, New-York Magazine, avril 2008

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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Photographie
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