14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 15:20


   Dans son livre, Umberto Eco donne de nombreux exemples de listes dans la littérature. Dans la Théogonie, Hésiode fait une immense liste des dieux, des déesses et des créatures divines:
" Nuit enfanta Sarcasme et Détresse la douloureuse, et les Hespérides, qui, au-delà de l'illustre Océan, ont soin des belles pommes d'or et des arbres qui portent tels fruits."


Louvre-Eco-listes-Closky-marabout.jpgExtrait de Marabout bout de ficelle, liste de Claude Closky, 1996
Terre de feu, feu follet, lait de chèvre, chèvrefeuille, feuilleton, Tonton Jules, Jules César, z'haricot, Ricoré, résidu, du joli, lit de mort, mort aux vaches,vache qui pisse, peace and love, Love Burger ...



    Dans Macbeth, les sorcières énumèrent la liste des ingrédients de leur potion magique:

"Ecaille de dragon avec la dent de loup,
Momies de sorcellerie, estomac oesophage
du glouton requin dans la mer salée
et racine de cigüe dans l'obscurité ..."

   Rabelais, Victor Hugo, Italo Calvino, Jorgue Luis Borgès, Roland Barthes, Jacques Prévert, Georges Pérec, tous ont recours à la liste, à l'énumération dans une tentative illusoire de description du monde.


    Dans Vertige de la liste, Umberto Eco aurait pu citer Jean-Philippe Toussaint. Dans La télévision (1997), Toussaint raconte un été à Berlin où il a décidé d'arrêter de regarder la télévision. Chronique nonchalante et drôle, son livre fourmille de listes.

    "Partout c'était les mêmes images indifférenciées, sans marges et sans en-têtes, sans explications, brutes, incompréhensibles, bruyantes et colorées, laides, tristes, agressives et joviales, syncopées, équivalentes, c'était des séries américaines stéréotypées, c'était des clips et des chansons en anglais, c'était des jeux télévisés, c'était des documentaires, c'était des scènes de films sorties de leur contexte, des extraits, c'était des extraits, c'était de la chansonnette, c'était vivant, le public battait des mains en rythme, c'était des hommes politiques autour d'une table, c'était un débat, c'était du cirque, c'était des acrobaties, c'était un jeu télévisé, c'était le bonheur, des rires de stupéfaction incrédule, des embrassades et des larmes, c'était le gain d'une voiture en direct, des lèvres qui tremblaient d'émotion ... c'était une marche funèbre, c'était des colonnes de prisonniers allemands qui marchaient lentement sur le bord de la route, c'était la libération des camps, c'était des tas d'ossements sur la terre ..."


   La répétition du verbe "c'était" souligne le tourbillon télévisuel qui brasse le trivial et le tragique où le téléspectateur pourrait se noyer. L'accumulation des programmes cités témoigne de la fascination de l'auteur, de son vertige devant le petit écran, un écran qu'il n'allume plus ... sauf chez les autres!

   Un peu plus loin Toussaint fait la liste des plantes qu'il doit arroser pendant l'absence de ses voisins. Puis il décrit longuement les personnes dans le parc de Halensee.  Déambulant sans but dans la ville, Toussaint regarde autour de lui, spectateur indifférent, et énumère ce qu'il voit comme pour donner un sens à ce qui l'entoure dans une tentative d'épuisement du réel proche de celle de Georges Pérec.


   L'écriture blanche, minimaliste de Jean-Philippe Toussaint crée un effet comique tout à fait volontaire.



Eco au Louvre, vertige de la liste, énumérations, catalogue etc ...
Jean-Philippe Toussaint, une malle aux trésors dérisoires



Palagret
archéologie du quotidien
mars 2010

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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Art contemporain
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