A Nova-Esperanza, en Océanie, le culte des ancêtres est au centre des croyances des «hommes du
ressac». Pour eux, il n’y a pas de vrai séparation entre la vie et la mort. Le corps n'est qu'une enveloppe et l'esprit du mort se trouve aussi bien dans un lézard que dans un pandanus. Quatre
fois par an, lors de cérémonies dont la date est fixée par le chef du clan, tout le village se rend au pied du volcan, pour célébrer les ancêtres dont les idoles ont été disposées sous le
manguier sacré de l'enclos cérémoniel.
Culte des ancêtres en océanie: figure aux arbouses et raisins
Pendant que les villageois déposent des offrandes de fruits et de
fleurs sous le manguier sacré, le chaman entame le récitation des mythes fondateurs de la tribu, désignant un à un les grands ancêtres devant lesquels il allume une coupelle d’huile de coprah.
Après les chants et les danses, la cérémonie se poursuit par un grand festin de cochon cuit à l'étouffé. A l'aube, les villageois repartent vers leur village au bord du Pacifique. Une lune plus
tard, le chaman et le maître-potier retournent au pied du volcan, accompagnés du fils du chef. Loin des regards profanes, ils chantent et ils dansent toute la nuit pour les ancêtres. Puis les
esprits nettoyeurs brûlent les végétaux pourrissants au pied des idoles. Ils les enveloppent dans des feuilles de bananier et se dirigent ensuite
vers une grotte secrète. Les statuettes y resteront cachées jusqu'à la
prochaine cérémonie où elles seront alors "réactivées" par le chaman.
Statuette d'ancêtre à l'ombrelle
Sur ces terres volcaniques balayées par les tempêtes vivent des tribus parlant douze dialectes différents. Sur l'île principale, dite l'île du
volcan rouge, deux tribus principales se partagent la terre: «les hommes des nuages» sur les hauts plateaux de l'est, «les hommes du ressac» sur la côte ouest. Séparés par un relief tourmenté,
parlant des dialectes non apparentés, ces tribus n'ont que de rares contacts.
Deux statuettes d'ancêtres avec ornements plastiques
Les idoles servant au culte des ancêtres sont d'un style peu documenté jusqu'ici. En effet, les tribus de
Nova-Esperanza sont restés isolées des autres cultures de Mélanésie et elles ont développé un art unique d'un style brutal, presque grossier. Les traits du défunt sont esquissés grossièrement,
mêlés à des traits animaux: antennes d'insecte, ailes de papillon, groin de cochon. On ne retrouve pas ici la finesse et l'inventivité des objets de la Nouvelle-Irlande ou de
Vanuatu mais ils ont une grande puissance symbolique.
Ancêtre au groin de cochon et ailes de papillon
Fabriquées par des hommes au sein d'une société secrète, les statuettes sont des reliquaires: à l'intérieur se trouvent les os broyés du défunt. Faites d'une structure d'écorce
de manguier recouverte d'argile pigmentée, elles sont monochromes pour la plupart. Seul leur habit de feuilles et de brindilles apporte un peu de couleur. A leur pied, une dizaine de petits
canards en bois est disposée en cercle. Ces jouets semblent très vieux et on en trouve un peu partout en océanie lors des cérémonies coutumières. Une théorie veut que ces jouets aient été offerts
aux indigènes par le Capitaine Cook. Des feuilles non publiées de son journal en ferait mention.
Statuette d'ancêtre avec des yeux de verre
L’expédition «Quiros», menée par Alix de la Liquière-Engueyrade (A.L.E), ethnologue, observe les autochtones de
Nova-Esperanza depuis mars 1968. Elle s'établie chaque printemps dans la
baie des manguiers, non loin de Kara-nulik, le village des hommes du ressac. Le contact avec les autochtones a été relativement facile et l'équipe de A.L.E a pu étudier leur vie quotidienne et
leur rites. Comme dans toutes les îles d'Océanie, l'économie des hommes du ressac est basée sur la chasse et la pêche. Les femmes pratiquent la cueillette, cultivent
quelques légumineuses (taro, igname) et élèvent des cochons. L'art de la scarification et les peintures corporelles sont très développés et se pratiquent lors des rites de passage à l'âge adulte,
aussi bien pour les jeunes garçons que pour les jeunes filles. Ici le christianisme n’a laissé aucune trace et Nova-Esperanza se distingue des autres cultures de la région par l'importance du
culte des ancêtres qui n'a pas été altéré ou détruit par les valeurs occidentales. L'isolement de l'archipel lui a aussi permis d'échapper aux forbans qui, au dix-neuvième siècle, recherchaient
de la main d'oeuvre pour les plantations d'Australie.
Statuette d'ancêtre cerf-volant au scoubidou
Lors de sa quatrième expédition en mars 2000, Alix de la Liquière- Engueyrade a
constaté des éléments non coutumiers dans la parure des idoles. Aujourd'hui, les «hommes du ressac» offrent à leurs ancêtres des débris de plastique coloré que les potiers incrustent dans le
corps argileux des statuettes.
Rejetés sur le rivage lors des grandes tempêtes, ces cadeaux venus de la
mer sont très recherchés. Les îliens aiment leurs couleurs vives et leurs formes étranges. Un seul débris peut valoir un cochon et un objet entier appartient de droit au chef du clan.
L'objet le plus précieux à ce jour est un petit canard en plastique jaune, à moitié déchiqueté et incrusté de coquillage. Un jeune garçon l'a ramassé sur la plage à l'équinoxe d'hiver. Depuis les
enfants scrutent l'océan Pacifique. Ce petit canard jaune a rejoint les canards de bois du Capitaine Cook dans l'enceinte sacramentelle où ils sont
conservés, hors cérémonie, dans un coffre de cèdre aux serrures de
laiton. Les hommes du ressac ne peuvent savoir que le petit canard
jaune est un jouet de bain appartenant probablement à la cargaison de canards et de tortues qui est tombée à la mer en 1992
et qui depuis se promène autour du monde au gré des courants.
Statuette d'ancêtre au miroir
Collection d'Aristide Sauveterre
Quand un membre du clan des hommes du ressac tombe en disgrâce, et avec lui ses ancêtres,
les idoles de sa famille sont vidées de leurs ossements puis réutilisées et modifiées avec de nouveaux attributs plastiques. Elles serviront au prochain défunt
important.
Quelques idoles de Nova-Esperanza se trouvent dans les cabinets de curiosités et dans les musées occidentaux. Comme pour beaucoup d'objets rapportés par les explorateurs occidentaux,
entre le dix-septième et le dix-neuvième siècle, leur origine exacte et leur rôle rituel est très vague. Les réserves des musées contiennent de
nombreuses caisses poussiéreuses qui n'ont jamais été inventoriées. Gageons que quelques ancêtres des "Hommes du ressac" se trouvent là, oubliés de tous, au milieu d'autres trésors.
L'expédition Quiros a commencé à établir un contact avec «les hommes des nuages». Ils vivent dans les
forêts humides des hauts plateaux. Alix de la Liquière-Engueyrade a participé à la coutume du Nouvel An. Ce jour là, après de nombreuses libations, le village se rassemble autour d'un gouffre où tourbillonne une eau furieuse. Les hommes s'approchent le
plus près possible du bord, font une prière puis jettent dans le gouffre de petits sacs faits de feuille de banyan. Ils contiennent des coquillages broyés symbolisant leurs soucis. Les femmes
les encouragent en tapant des mains. Sollicité par le chef des "hommes des nuages", le caméraman de l'expédition Quiros a jeté son bulletin de paie roulé en boule, à la plus grande satisfaction
des autochtones et de ses camarades. Ensuite «les hommes des nuages» ont chanté et dansé pour leur dieux, les remerciant de leur avoir envoyé si peu de malheurs. Une fois débarrassé de ses sentiments négatifs, le village accueille la nouvelle année le coeur plein d'espoir.
L'archipel des hommes du ressac et des hommes des nuages a été découvert une première fois en 1606 par le Capitaine portugais Pedro Fernandez de Quiros. Il le baptisa Nova-Espéranza en souvenir de sa soeur Espéranza morte
de la peste un mois avant son départ.

Représentation des sauvages des mers du Sud
Il est possible que l'amiral Zheng-Hé, un eunuque au service de l'empereur de Chine Zhu Di,
ait découvert ces îles comme peut le laisser croire une carte recopiée par un
cartographe vénitien. On y remarque un groupe d'îles qui ressemble à l'archipel de Nova-Esperanza. Plus surprenant, la côte
de Floride et les îles caraïbes y sont représentés, un demi-siècle avant le voyage de Christophe Colomb.
carte chinoise de 1424siècle recopiée par un cartographe vénitien
Il est certain que Louis-Antoine de Bougainville y accoste en
1768 et le Capitaine Cook en 1774. Peu hospitalières, sans intérêt économique véritable, les îles de Nova-Esperanza sont vite oubliées. Quelques missionnaires s’y aventurent à la fin
du dix-neuvième siècle mais ils sont finalement massacrés quand ils veulent imposer une tenue «décente» aux femmes de l’île. Peut-être sont-ils mangés. Le cannibalisme est attesté dans
cette région du Pacifique.
De nombreux récits de voyage décrivent ces rituels anthropophages. Le Comte Rodolphe Festetics de Tolna, qui a navigué dans les mers du Sud à la fin du
dix-neuvième siècle, écrit " Les chasseurs de tête n'emportent ni cochons ni poulets. Ils ne mangent, avec des fruits et des légumes, que de la chair
humaine pendant leurs expéditions." * On ne sait si le récit est véridique ou si le Comte de Tolna cherche seulement à flatter le goût de ses lecteurs européens pour l'exotisme. L'archipel de Nova-Esperanza n'est pas mentionné dans le récit du voyageur; il a dû passer au large des îles sans y débarquer.
En 1963, Alix de la Liquière- Engueyrade redécouvre l'archipel par hasard en consultant des
esquisses de cartes attribuées au Capitaine Cook. Elle décide alors de monter une expédition à la recherche de Nova-Esperanza. Après trois campagnes infructueuses dans les mers du Sud, elle
débarque enfin sur la plage de Kara-nulik où elle est bien accueillie. Voilà maintenant quarante ans qu'elle retourne régulièrement chez "les
hommes du ressac" pour comprendre et décrire leurs coutumes. Baptiste Ravenol, le botaniste de l'équipe s'est installé au village en 1978 et a fondé une famille.
* Chez les cannibales: huit ans de croisières dans l'océan pacifique, 1903 par Rodolphe Festetics de Tolna
Catherine-Alice Palagret
http://www.flickr.com/photos/degre360/259650958/in/set-72157594217360822/
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