10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 17:00
 
   Erigée au milieu d'immeubles miroirs, la colonne d'Anne et Patrick Poirier "Hommage à Nicolas Ledouxse réfléchit sur les multiples vitres et se disloque une deuxième fois. Les fûts d'acier polis reflètent à leur tour le décor moderne de ce nouvel ensemble de bureaux de l'architecte Olivier Clément Cacoub.
 
   La colonne bancale d'Anne et Patrick Poirier souligne la perte de tradition de l'architecture moderne des années 80. Ces immeubles «modernes» étaient déjà d'une architecture dépassée avant même d'être inaugurés en 1989 par Jacques Chirac, alors maire de Paris. En 1990 "Urbanismes et Architecture", une revue professionnelle, cita le quartier du Ponant comme une catastrophe urbaine.
 
 
 
"Hommage à Nicolas Ledoux", colonne brisée du Ponant,
Anne et Patrick Poirier, 1989
 
 
 
     Il existe à Toronto au Canada, une colonne brisée assez semblable à celle du Ponant. Elle est intitulée «Mémoire du futur» (1992). Si Anne et Patrick Poirier donnent des titres contradictoires à des oeuvres très semblables, la fausse ruine "Hommage à Nicolas Ledoux" n'est pas seulement un écho du passé. Il s'agit autant d'archéologie du futur que de la trace d'une civilisation ancienne, les temps se mélangent. Comme le passé, le futur est fragile et peut disparaître dans le chaos.
 

 

Mémoire du futur, 1992, à Toronto
d'Anne et Patrick Poirier, 1992
 
 
     A Prato en Italie, une autre colonne disloquée est figée dans sa chute. Le titre, tiré d'une ode d'Horace, « Exegi monumentum aere perennius » (j'ai construit un monument plus durable que le bronze) apposé sur une ruine, même fausse, souligne au contraire  du poème que rien ne dure. La suite, du titre «regalique situ pyramidum altius...» (et plus noble que les pyramides des rois) souligne l'aveuglement des hommes, et des artistes, à chanter leur propres louanges.
 
 

 
« Exegi monumentum aere perennius »,
colonne brisée d'Anne et Patrick Poirier en Italie
Source
 
 
   Près de l'autoroute Clermont-Ferrand - Saint-Etienne, dans les Bois Noirs sur l'aire de Suchères, se trouve une autre oeuvre. "Colonne" (1984) est composée de deux pièces. Une colonne debout de quatre tronçons haute de dix mètres et une autre effondrée en sept morceaux. Faites de béton poli, elles imitent le marbre, trace témoignant de la conquête de la Gaule et de la Chute de l'Empire romain. Le gigantisme de cette colonne brisée s'accorde à l'espace sans limite de l'autoroute tout en créant une atmosphère macabre. Le temps immobile des ruines souligne la vitesse parfois mortelle de la civilisation de l'automobile.
 

 

Colonne d'Anne et Patrick Poirier, Aire de Suchères
 
 
   Enigmatiques, ces colonnes géantes tantôt abattues et mutilées tantôt encore entières fièrement dressées vers le ciel renvoient à la mythologie des temps homériques, au monde des Titans et des chimères ou aux temps futurs non encore advenus.

 Avec l'acier poli de l'Hommage à Nicolas Ledoux, les Poirier refusent le simulacre et la colonne brisée se donne à voir comme l'effondrement fracassant d'un monde futur, condamné avant d'avoir existé. Réinvention poétique du passé ou du futur, cette fausse ruine à la perfection lisse et brillante d'Anne et Patrick Poirier résonne comme un avertissement.
 
     Au début des années 1970, Anne et Patrick Poirier exposent des maquettes de cités antiques: ruines de la Domus Aurea, villa de l'empereur Néron, ruines d'Ostia Antica (1971). Faites de minuscules briques crues ou calcinées, de petits morceaux de charbon de bois, ces cités mystérieuses, reconstitution archéologique ou imaginaire, participent de la fascination des ruines qu'éprouvent les artistes.
 
 
Quartier d'affaires du Ponant
Immeubles miroirs et colonne d'acier brillant
d'Anne et Patrick Poirier, 1989
 
 
 
    "Fascination des ruines" est d'ailleurs le titre d'une de leurs expositions en 1977. Recréant avec une minutie maniaque un monde onirique et légèrement inquiétant, ils parlent de la fin des civilisations. Leurs maquettes sont de fragiles memento mori.
 
 
 
Domus aurea, ruines d'Anne et Patrick Poirier
 

 

     Avec la sculpture «Hommage à Nicolas Ledoux» (Claude-Nicolas Ledoux), installée dans la quartier du Ponant à Paris, Anne et Patrick Poirier changent d'échelle mais l'obsession des civilisations disparues demeure. La colonne disloquée est faite de sept cylindres décalés, en équilibre précaire, comme rescapée d'un tremblement de terre ou d'une guerre dévastatrice. Cette colonne ne soutient plus rien, elle est le seul vestige d'une grandiose construction.
 
 
 
"Hommage à Nicolas Ledoux",
colonne brisée du Ponant Anne et Patrick Poirier, 1989

 

 

    La colonne brisée « Hommage à Nicolas Ledoux » est un ironique hommage à l'architecte utopiste (1736-1806). Faite d'acier, elle renvoie aux massives colonnes de pierre dont Ledoux ornait ses bâtiments. Ses colonnes néo-classiques alternent des sections carrées et rondes produisant un effet de rupture repris par les Poirier.
 
 



saline royale d'Arc-et-Senans de Claude-Nicolas Ledoux
Source


 
 Les fausses ruines, ou fabriques, sont une tradition dans les jardins romantiques à partir du XVIIIè siècle en France, en Italie, en Russie, en Angleterre etc. La découverte de Pompéi ou de Troie enflamme l'imaginaire des artistes; le goût des ruines se développent. Le paysagiste conçoit alors des ruines copiées de l'antique ou complètement inventées, réinventées. Ces fausses ruines évoquent des palais et des temples somptueux. 1
 
    Au Parc Monceau à Paris, Carmontelle entoure un bassin de fausses colonnes à moitié détruites. Les pierres effondrées ne sont plus l'oeuvre du temps mais une intervention esthétique, un simulacre poétique qui renvoie à un passé mythifié. La beauté désolée des ruines est propice à la méditation sur le temps qui passe et la mort des civilisations. C'est un jeu sur l'illusion et le factice.
 

 

 

Liens sur ce blog:

Anne et Patrick Poirier à Chaumont sur Loire, "Oculus historiae", archéologie fictive

Anne et Patrick Poirier, La Fabrique de la Mémoire, liste contre l'oubli

* - Anne et Patrick Poirier à Chaumont sur Loire, "Capella dans la clairière", archéologie fictive

Ruines et reconstructions, Makom de Michal Rovner, d'Israël au Louvre

L'archéologie du futur de Samuel Olou

Anish Kapoor, Cement Works, ruines électroniques aux Beaux-Arts

Trompe-l'oeil de Pierre Delavie pour l'exposition Moi Auguste Empereur

 
 
 
 
Catherine-Alice Palagret
ruines et art contemporain
novembre 2008
 
 

1- Denis Diderot. Salon de 1776: "Ruine ne se dit que des palais, des tombeaux somptueux ou des monuments publics."
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Catherine-Alice Palagret - dans Art contemporain
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